Ayant à traiter du sujet “Droits de l’homme et citoyenneté”, du point de vue de la philosophie, je voudrais compte tenu des circonstances m’en tenir à quelques interrogations, à la formulation de questions, au regard des discours actuels qui tentent de cerner les causes du désastre argentin comme effets spécifiques d’un processus identifié comme celui de la mondialisation, ou de la globalisation. Et tout d’abord pour remarquer que le titre même de cette séance n’est pas anodin, car il suppose que les deux catégories, qui semblaient avoir disparu pendant longtemps, sont redevenues depuis dix ou quinze ans des concepts, ou si l’on veut des personnages philosophiques centraux de la réflexion sur la politique, et singulièrement en Argentine. Qu’est-ce qu’un personnage conceptuel? Comme vous le savez, c’est une catégorie utilisée par Gilles Deleuze dans Qu’estce que la philosophie? 1 et qui se définit comme une puissance de concepts, alors qu’un personnage littéraire est puissance d’affects et de percepts. Le personnage philosophique du citoyen est né dans l’antiquité gréco-latine, et il réapparaît périodiquement; par exemple lorsqu’il s’agit de penser la Révolution Française, où en Argentine de réfléchir à la constitution de la nation. Mais il peut s’absenter de la scène indissociablement philosophique et politique qui est son lieu de prédilection, par exemple à l’occasion d’une dictature militaire ou avec des évènements comme mai 1968, au profit d’autres personnages conceptuels, comme le peuple, la masse, l’exilé, le révolutionnaire, l’immigré, etc… Et quand il réapparaît, c’est toujours en déployant un champ de significations nouvelles, en reconstruisant une tradition, dont l’origine peut être soit réelle, soit mythique, qui définit son orthodoxie par exclusion de ce qui n’est pas elle, légitimant une modernité qui n’est pas pure répétition du même, mais invention du nouveau2.

De même les droits de l’homme peuvent apparaître comme étant au fondement de toute législation démocratique, mais tout aussi bien être révoqués comme purement formels, et n’intéressant que l’homme séparé de l’homme et de la communauté, l’individu contre la société.  Ce qui me semble caractériser la conjoncture, en Argentine, c’est donc la réapparition des personnages conceptuels du citoyen et des droits de l’homme, et, pour le dire vite, le fait que cette réapparition soit conjointe, et non excluante l’un de l’autre. Car enfin c’est bien là où les experts diagnostiquaient un déficit de citoyenneté chez les Argentins que ceux-ci semblent se reconstituer comme sujets politiques contre une classe politicienne qui apparaît comme ayant perdu toute dignité à gouverner la chose publique, tout titre légitime à la représentation politique; de même que c’est bien le drapeau des droits de l’homme, de la défense des droits de l’homme, qui a été mis en avant non seulement naguères pour restituer la mémoire des disparus et reconstruire une démocratie qui fasse droit à l’histoire, mais aussi qui aujourd’hui est aux avant-postes du combat politique.  Pour cet exposé, je relisais hier un texte de mon ami Isidoro Cheresky intitulé “L’émergence des droits de l’homme et le retrait du politique3”. Et ce qui m’a frappé, c’est peut-être l’inactualité de la réflexion dont il se faisait l’écho critique en 1993, au regard de la situation présente. Il y rendait compte d’un discours qui soulignait l’importance décisive de l’irruption des droits de l’homme pour la remise en cause des régimes non démocratiques en Amérique Latine, mais en même temps démontrait comment cette référence était devenue un rempart contre le politique; et il expliquait que si les droits de l’homme ont amorcé l’expérience d’un foyer de sens indépendant du pouvoir, et singulièrement du “démocratisme” populiste, rendant possible un nouvel espace public de délibération, toutefois les droits peuvent s’installer comme s’ils étaient des prérogatives individuelles opposées à l’épanouissement de la vie publique. Et Cheresky décrivait comme effet, en dernière instance, de cette mutation publique qui advient avec la “découverte” des droits de l’homme dans une société où dominait un système populiste d’organisation des rapports sociaux, un retrait du politique, ce que Guillermo O’Donnell appelle une démocratie déléguée, où les dirigeants jouissent d’une concentration du pouvoir qui se traduit par une capacité accrue de trancher le choix politique, voire d’établir un rapport plébiscitaire avec la population, et qui génère un déficit de citoyenneté.
Mais le paradoxe est peut être qu’aujourd’hui, en 2002, ce qui se donne à voir, c’est sans doute tout autre chose que le risque du consensus et une situation où il y aurait des droits de l’homme sans mouvement des droits et sans espace public où le droit puisse se dire et être remis en cause4.  Reprenons: la conjoncture actuelle en Argentine, le désastre, serait le fruit d’un certain effet de la mondialisation, pas seulement la globalisation réelle de l’économie, la généralisation des marchés financiers donnant lieu à la redéfinition des pratiques économiques, mais aussi de la politique, de la technologie, des moeurs, exposant les conditions d’exercice de la démocratie et de la citoyenneté à un certain nombre de risques, dont on pourrait dire avec Georges Navet qu’ils affectent au moins quatre définitions5 :

1) la définition de la nature et du rôle de l’Etat. Si le consommateur se substitue au citoyen, alors le risque est grand de la neutralisation du politique et de l’indifférence qui viendrait comme gagner les acteurs.  Dans ce cas de figure, on aurait alors le risque de la fin de la conception classique de la souveraineté, définie à partir d’un espace public et de la constitution d’une autonomie politique.

2) la définition de la nature du rôle de la société civile: le risque ici est que le qualificatif de “ civil ” perde ses connotations du côté de la citoyenneté et de la cité pour ne désigner que l’espace d’exercice de l’homo oeconomicus.

3) la définition de la nature et du rôle de l’éducation et de l’Université. L’école publique a été construite comme une fiction d’égalité dans un monde inégal, dans une idée régulatrice selon laquelle, à l’école et à l’Université publiques, on est seulement sujets de l’Université, avec un droit à l’éducation pour l’éducation. Dans la transformation produite par la mondialisation, cette articulation de l’école à la citoyenneté et à la démocratie disparaîtrait au profit d’une vision technique des finalités de l’école qui l’orienterait vers la distinction des capacités destinées à améliorer le rendement des agents économiques.
Quel sens y aurait-il alors à défendre l’éducation et l’Université publiques, et la solidarité de ces institutions avec l’exercice de la citoyenneté et de la démocratie?

4) enfin, quatrième définition, celle de ce qui permet de relier les trois précédentes, c’est à dire l’idée de la représentation politique. Car si de plus en plus le recours à l’expert est sollicité en lieu et place de l’avis du citoyen, quel sens il y a-t-il pour ce dernier à prétendre pouvoir peser sur la décision, d’autant qu’il est censé ne pas être dans la capacité de saisir les raisons de cette décision. Deux voies seraient alors ouvertes: celle de l’indifférence, le citoyen s’abolissant lui même comme citoyen, et celle de l’extrêmisme ou de la violence privée, où le citoyen n’a plus comme alternative à sa dépossession que de s’opposer radicalement après une action négative et destructrice à toute décision. Le recours à l’expert rend opaque aux yeux du citoyen le processus de décision de l’Etat. Avec la complexification du système se renforce le recours à l’expert et la déshabilitation du citoyen, et se creuse en conséquence de ce cercle un abîme entre la société civile et l’Etat.


S’agissant donc de ces quatre remises en cause, sous l’effet de la mondialisation réelle, de la nature et du rôle de l’Etat, de la société civile, de l’éducation et de l’université, et de la représentation politique, et du côté de l’Argentine, elles sont susceptibles de devenir l’objet d’au moins deux types d’appropriation cognitive. D’une part celle des sciences sociales, productrices d’enquêtes “ sur le terrain ” à l’infini, à l’issue desquelles est posé invariablement un diagnostic de pathologie de la démocratie : la démocratie argentine serait ainsi pathologiquement affectée, et pour sortir de la maladie, la crise serait le remède annonciateur du retour à la santé, dans la mesure d’un possible limité. D’autre part celle de la philosophie, cherchant à retrouver la dimension éthico-politique et les principes de la politique : le bien-vivre, la vie bonne, le bien public, la participation, la volonté générale, etc… Mais cette dimension d’une restauration de la philosophie politique (et non d’un retour de la chose politique6) fondant l’agir politique dans un mode d’être propre, avec les thèmes de la fin du politique et du retour du politique, ne sont-ils pas des manières d’annuler le politique dans la relation d’un état social avec un état du dispositif étatique ?7.  Nous nous proposerions plutôt, avec les philosophes argentins et français du programme Ecos “ , de questionner les quatre ordres de redéfinition de la manière suivante :


1)Si la nouveauté, dans la globalisation, et singulièrement du côté des experts, est la programmation du retrait de l’Etat lui-même, soit un retrait politique, puisque l’Etat demeure le gardien et l’organisateur de l’ordre, la question devient celle de la préservation de l’autonomie de l’espace public . Quel peut être dès lors le sens de ce qui est donné comme abstention ou indifférence en matière de participation électorale, et du recours à la violence comme mode de revendication et d’expression ? Comment l’exercice matériel d’une souveraineté dans laquelle se reconnaîtrait le peuple argentin peut-elle se repenser ?

2)Si la question de la société civile devient centrale, comment alors redéfinir le citoyen ? On sait que la définition du citoyen moderne procède au moins d’une surdétermination issue de quatre sources8 : les philosophies du contrat social, qui le déterminent comme sujet abstrait fondant la société sur un acte de volonté, séparé comme le cogito cartésien de la nature des choses; le code civil, qui quant à lui ne connaît que des sujets inégalitaires, propriétaires ou non propriétaires, maris ou femmes, pères ou fils, etc… ; les droits de l’homme et du citoyen, naturels et sacrés, reconnus à tous et supposés fonder les droits civils, qui déterminent un homme générique abstrait et asexué9; le droit des peuples, qui définit la citoyenneté au regard de l’appartenance à une communauté nationale –et justement l’un des problèmes d’aujourd’hui est celui de la confusion de l’identité culturelle et de l’action politique 10.Et l’on sait combien cette identité est difficile historiquement à trouver en Argentine, où le citoyen semble avoir toujours été depuis son origine inadéquat à son concept11. Mais peutêtre justement est-ce aussi la raison pour laquelle la nation argentine peut retrouver aujourd’hui la question de l’agir politique, la reconquête d’espaces publics où puisse se (re)constituer le sujet politique, et singulièrement à partir, aussi, du mouvement des droits de l’homme. En ce sens le citoyen argentin ne serait pas cet être détenteur de droits et de devoirs, octroyés par la constitution ou les institutions, et dont la non-réalisation matérielle serait interprétable en termes de déficit de citoyenneté, mais dans la capacité de devoir (re)devenir à chaque événement, par la prise de parole ou par l’acte politique, citoyen à part entière.

3) C’est d’ailleurs peut-être aussi le sens des interrogations et des luttes qui, à l’intérieur de l’Université, visent à combattre une technicisation croissante des établissements d’enseignement et de formation12. Il ne s’agirait pas alors de se demander pourquoi l’Université ne répond plus (et n’a jamais répondu, d’une certaine manière) aux fonctions qui lui étaient assignées: recherche, enseignement, formation professionnelle, réponse à la demande du marché, formation du citoyen. L’interrogation ne porterait alors plus sur l’avenir de l’Université afin qu’elle soit en mesure de remplir ses fonctions bien comprises, bien plutôt sur le fait qu’elle n’a jamais assuré les fonctions que les philosophes, l’Etat, la société ou l’entreprise et le marché lui avaient assignées, ce pourquoi dès son origine il fut question de la réformer. L’Université serait alors elle-même de se donner non pas comme répondant à des fonctions, mais en posant comme présupposé d’être toujours en excès par rapport à elles, et répondant à une demande que personne, ni les philosophes, ni l’Etat, ni la société, ni l’entreprise, ni le marché, ne lui auraient formulée. Les luttes pour défendre l’Université publiques en Argentine apparaîtraient alors comme préservant une science, une profession, une formation, dans un système de droits et de devoir qui excèderait toujours le réel (où se tient l’inégalité et la pauvreté) et qui dépasserait ces conditions de réalité dans cet excès que nul ne demande de réaliser, mais que l’Université publique (qui ne nomme pas les pauvres et ne connaît que des sujets de l’Université) ne cesse de réaliser en étant elle même.


4)Quel sens donner enfin aux combats de ceux qui veulent redonner sens à l’idée de représentation politique? Peut-on soutenir que l’unique espoir de redonner quelque crédibilité à la représentation politique comme système réside dans la reviviscence de la société civile? Cela suppose de ne pas réduire la représentation politique à la seule participation électorale individuelle, même si celle-ci conserve une importance significative. Pour autant, il ne s’agit pas de reconnaître l’action souterraine des lobbies qui oeuvrent dans l’ombre et accentuent l’opacité de l’Etat. Mais de porter attention au rôle des associations, des comités de quartier, des coopératives populaires, des mouvements de citoyens comme ceux des droits de l’homme qui, opérant à ciel ouvert, réinventent sous des formes inédites des pratiques démocratiques13.
L’enjeu est peut-être d’apercevoir comment en Argentine aujourd’hui se déplace et se dépasse la vieille bipolarité individu/Etat et se (re)définissent de nouveaux liens sociaux et politiques. Et dans ce champ les luttes pour le droit jouent sans doute un rôle important : dans l’insistance sur la nécessité d’un ensemble cohérent de droits réels ; avec la reconstitution du sujet de droit dans son effectivité, comme figure fondatrice ou substantielle de notre modernité politique ; en menant une réflexion sur l’idée de justice. La question de l’effectivité des droits implique aussi la mémoire et la reconstruction de l’identité pour reconquérir ces droits14 ; elle autorise surtout à demander et à rendre des comptes (rendre responsable) par rapport à des droits non reconnus ou bafoués15. En ce sens la question actuelle de l’Argentine concernerait au premier chef celle de l’institution du sujet et de la communauté des répondants (de ceux qui se sentent responsables) de ces droits. L’horizon de la responsabilité, en remettant le droit au centre d’une réflexion sur l’action et l’espace publics, est peut être l’un des indices les plus significatifs de cet avenir démocratique de l’Argentine au présent, à l’encontre de toute réification symbolique de la gouvernance dans la politique argentine comme source de la neutralisation politique et de la paralysie gouvernementale16.

 

- Notes -


1.Gilles Deleuze et Félix Guattari: Qu’est-ce que la philosophie?, Paris, Editions de Minuit, 1991
2.Patrice Vermeren: “El ciudadano como personaje filosofico”, dans Hugo Quiroga, Susana Villavicencio, Patrice Vermeren (Compiladores): Filosofias de la ciudadania. Sujeto politico y democracia, Rosario, Homo Sapiens, 1999, segunda edicion 2001.3.Isidoro Cheresky: “L’émergence des droits de l’homme et le retrait du politique”, dans La démocratie à l’oeuvre. Autour de Claude Lefort, sous la direction de Claude Habib et Claude Mouchard, Paris, éditions Esprit 1993.4.Pour une analyse critique de la politique des Droits de l’Homme, voir Antonia Garcia Castro: La mort lente des disparus au Chili sous la négociation civils-militaires (1973-2002), Paris, Maisonneuve et Larose, 2002.
5.Je reprends ici l’analyse développée dans Stéphane Douailler, Georges Navet, Francisco Naishtat, Anamaria Garcia Raggio, Susana Villavicencio, Patrice Vermeren: Les transformations de l’espace public en Argentine et en France. Crise et reconfiguration de la citoyenneté et de l’éducation à l’heure de la mondialisation, programme franco-argentin de philosophie ECOS-ScyT A98H03.6.Voir Miguel Abensour : “ Pour une philosophie politique critique ”, revue Tumultes, Université Paris 7/Kimé, n°17-18, mai 2002.
7.Voir Jacques Rancière : Aux bords du politique, Paris, La Fabrique, 19828. Blandine Barret-Kriegel : La cité républicaine, Paris, Galilée, 1998.
9. Geneviève Fraisse : Muses de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, réédition Paris, Folio-Gallimard, 1995.
10Voir Etienne Tassin : Le trésor perdu, Paris, Payot, 2002
11.Voir Susana Villavicencio et Patrice Vermeren : “ L’homme médiocre. Le psychiatre positiviste, la simulation de la folie et la constitution de la citoyenneté par la science et l’éducation en Argentine au début du vingtième siècle ”, Le Télémaque, n°11-12, mai 1997, et Cuyo, Anuario de Filosofia Argentina y Americana, Mendoza, volumen 15, ano 1998; Susana Villavicencio (ed.): “Extrangeros, nacionales en la Argentina del Centenario”, Contornos de la ciudadania, Buenos Aires, Eudeba, 2002.Voir aussi la thèse de doctorat d’Edgardo Manero, Paris, EHESS, 2001, à paraître aux éditions L’Harmattan en mars 2003.
12. Voir Graciela Frigerio (comp.) : Educar rasgos filosoficos de una identidad, Buenos Aires, Santillana, 2002 ;et Ana Maria Garcia Raggio, Francisco Naishtat, Susana Villavicencio : Filosofias de la Universidad y conflicto de racionalidades, Buenos Aires, Colihue, 200213.Voir les travaux de Marina Farinetti, Gabriel Nardaccione, Sebastian Peyreyra, etc rassemblés sous la direction de Francisco Naishtat dans L’accion y la politica : perspectivas filosoficas, Barcelona, Gedisa 2002.
14.Voir Antonia Garcia Castro : “Présence et absence des disparus dans la vie politique chilienne”, et Sandrine Lefranc: “Les politiques de réconciliation dans le cône sud latino-américain: dissensus démocratique ou oubli de l’histoire?”, Annales Franco-Latino-Américaines de Philosophie, numéro I, L’Harmattan, 2003.
15.Voir Stéphane Douailler : L’Etat de droit et philosophie, Agence Universitaire de la Francophonie, 2002
16.Francisco Naishtat : “ Argentine aujourd’hui : la réification symbolique de la gouvernance et le désenchantement de la démocratie représentative ”, dans Forum international du droit, Amsterdam, Kluwer, 2002.

 

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