Mes amis argentins de Paris s’enthousiasment que leur peuple, à travers ses assemblées de quartiers ou de piqueteros, semble enfin avoir totalement libéré sa parole vingt ans après l’une des dictatures les plus destructrices que leur pays ait eu à subir. Ils ont raison. Mais cela suffit-il, à soi seul, à refonder la démocratie en Argentine? Ils le savent bien: ceci est une autre histoire.  En effet, libérer la parole sur l’agora ou aux portes des entreprises et des quartiers n’est pas encore libérer la conscience – conscience malheureuse ou coupable à propos du passé, bien sûr; mais surtout conscience lucide, adulte et créatrice à propos du destin commun qu’on se propose pour le XXIème siècle. Cette conscience sans laquelle aucune volonté générale souveraine ne saurait exister si elle n’est fondée sur l’adhésion de toutes les volontés individuelles – adhésion libre cela va sans dire en démocratie; mais surtout éclairée sur les véritables enjeux d’une démocratie toujours fragile, en Argentine comme dans l’Europe post-soviétique ou les pays du G7, confrontés à la même réorganisation – jusqu’ici fort peu transparente et démocratique – de la société mondiale de marché rêvée par le néo-libéralisme.
Etant moi-même Français – donc, historiquement, capable d’enthousiasme mais aussi de scepticisme – et historien – donc, scientifiquement, tenu par le devoir du doute méthodique – on comprendra que je me réjouisse de la lucidité retrouvée d’un peuple qui crie à ses élites discréditées “Que se vayan todos!”; mais qu’immédiatement je constate qu’elles sont toujours au pouvoir un an après et que je me pose la question: “mais par quels nouveaux dirigeants prétend- on les remplacer qui ne reproduisent à leur tour les erreurs et les aveuglements du mouvement populaire argentin du début du XXème siècle qui ont amené l’Argentine là où elle en était en décembre 2001?”
Certes, les manifestants ont à leur façon, prononcé la déliquescence du modèle d’hégémonie oligarchique établi en Argentine depuis la fin du XIXème siècle. Mais ont-ils réellement commencé, par voie de conséquence logique puisque tout modèle hégémonique implique la servitude idéologique volontaire des masses qui l’acceptent, à remettre en cause leurs propres illusions concernant l’idée démocratique? J’en doute quand j’entends exalter à ce point les expériences actuelles de démocratie directe de base aux dépens de la réflexion sur l’organisation des pouvoirs démocratiques dans le cadre territorialement et démographiquement beaucoup plus étendu de la res-publica. Et je crains que dans l’Argentine de l’après décembre 2001 comme dans la France de l’après –mai 1968, une fois de plus, l’éblouissement devant l’événement de la spontanéité de base n’occulte la nécessité d’une véritable compréhension historique et théorique des conditions d’existence d’un modèle véritablement démocratique.  Toujours en effet depuis ses lointaines origines connues, l’exercice de la démocratie appliquée à des sociétés nombreuses et complexes ( ce qui est le cas de l’Argentine 2003) a toujours tenu sur l’équilibre sans cesse remis en cause entre les pouvoirs républicains (investis par le peuple et sous le contrôle du peuple) et la souveraineté populaire (mais du peuple constitué en peuple-un et non résultant de la juxtaposition éclectique de ses factions ou fractions, fussent-elles constituées chacune sur la base de la démocratie directe supposée transparente à elle-même). Que vienne à se rompre ce difficile équilibre en faveur des pouvoirs constitués, et Kratos peut remodeler à sa guise demos pour le manipuler à ses fins occultes ou affichées par les procédures habituelles du clientélisme, du corporativisme, de l’intoxication idéologico-médiatique, du tripatouillage des circonscriptions électorales. Que l’équilibre vienne au contraire à se rompre aux dépens des pouvoirs constitués corrompus ou en crise et demos désormais désencadré par Kratos impuissant retourne à ses entropies latentes (territoriales, corporatives, idéologiques, classistes, ethniques, individualistes) qu’il ne pourra dépasser que sous la conduite de démagogues policiers ou de césariens militaristes. Combien de fois, depuis Rosas, l’Argentine a-t-elle expérimenté pour son propre compte ces vérités de l’histoire universelle?
J’entends bien les espoirs que les peuples en légitime révolte contre leurs élites dirigeantes abusives, ont toujours placés dans leur redécouverte de la démocratie directe à l’unique endroit de la société où elle peut s’exercer: dans des groupes de base de dimension suffisamment restreinte pour ne pas rendre nécessaire la délégation prolongée des responsabilités quireviennent à chaque citoyen. Mais chaque fois que la réflexion et la pra
tique populaire n’ont pas pu ou pas su voir au-delà de ce niveau d’intervention politique, elles ont été finalement flouées par ceux qui détenaient les solutions concernant l’organisation des incontournables pouvoirs centraux que la démocratie directe et basiste prétendait ignorer: La Commune de Paris par Monsieur Thiers, les soviets de 1917 par l’appareil militaire trotskyste ou l’appareil policier stalinien, la Révolution culturelle chinoise par la Bande des Quatre… et même le mouvement ouvrier qui prétendait inventer une alternative à la démocratie dite “bourgeoise” mais qui, lui aussi, n’échappa pas dans ses propres rangs aux dangers de la délégations de pouvoir à ses dirigeants politiques, ou syndicaux.  Encore ne s’agit-il là que des contradictions internes inhérentes au fonctionnement de tout modèle se voulant démocratique. Que dire alors des contradictions externes-socios-économiques, diplomatico-militaires, idéologico religieuses – qui, si souvent dans l’histoire, eurent raison pour finir des meilleures intentions démocratiques, directes ou indirectes: la démocratie athénienne ou la république romaine finalement victimes des conséquences de leur propre impérialisme; les révolutions nord-américaine ou française subverties de l’intérieur par les pouvoirs privés rapidement incontrôlables qu’elles avaient contribué à libérer; l’indépendance algérienne pervertie par la bureaucratie militarisée qu’elle avait installée au pouvoir et par la révolte fondamentaliste de ses sous plèbes victimes de la dilapidation de la rente pétrolière du pays?  Pour aborder et résoudre ce type de problèmes qui menacent de l’extérieur l’exercice de la démocratie en Argentine, suffira-t-il d’agiter le fétiche de la démocratie directe et spontanée? A supposer qu’il parvienne jamais à l’existence, est ce qu’un Comité central national des assemblées populaires et des coopératives autogérées sera vraiment en situation d’obtenir la simple transparence des comptes de la dette extérieure, de la corruption intérieure, des avoirs des groupes oligarchiques ou des multinationales qui opèrent dans le pays? Quel pouvoir aura-t-il face aux pouvoirs privés qu’il devra alors affronter? Quelle légitimité aura-t-il face aux réticences trop prévisibles de cette partie des classes moyennes menacée comme les autres de paupérisation, certes, mais politiquement toujours clientéliste parce qu’économiquement toujours fondamentalement rentière?  Et sinon, comment le demos argentin de 2003 compte-t-il réorganiser le contrôle d’un Kratos dont, trop visiblement depuis des décennies, il avait perdu la surveillance démocratique véritable malgré toutes les incantations au “retour à la démocratie”. En tout cas, pas par l’exclusif recours à la démocratie basiste directe puisqu’il s’agit des hauteurs législatives, exécutives et judiciaires de l’Etat.
Tout cela, direz-vous, est bien pessimiste. Sur le plan des représentations mentales de la démocratie: sans doute (mais cela n’est pas qu’argentin: que ne pourrait-on dire des représentations démocratiques en France depuis les élections du 21 avril dernier!). Sur le plan des réalités objectives de l’Argentine: beaucoup moins, car je constate dans l’histoire du XXème siècle argentin, un certain nombre d’acquis, contradictoires certes, mais qui pourraient servir de base pour rapprocher ce pays d’un véritable modèle démocratique tel que la logique de cette philosophie politique l’exige. Détaillons cela point par point:

1.      La république

Passés les graves conflits territoriaux qui prolongent ici les guerres d’Indépendance, avec ou sans les Malouines et quelques kilomètres carrés disputés au Chili dans les Andes, la République Argentine dispose d’un très vaste territoire daté d’importantes richesse naturelles. C’est donc une république économiquement viable, qui fut même capable un moment d’être la huitième puissance mondiale.

2.      Le peuple

Former un “peuple-un” avec au départ autant d’immigrants, de descamisados et des restes de population de couleur rescapés des guerres civiles et des guerres indiennes du XIXème siècle tenait de la gageure.  Comme aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, la gageure a été finalement, grosso modo, tenue. Comme ailleurs le suffrage universel, scolarisation et l’interventionnisme social d’Etat ont homogénéisé et nationalisé en un seul peuple argentin les groupes et les classes sociales jusqu’alors exclus, marginaux ou subalternes.  Certes de nouvelles immigrations récentes (chilienne, bolivienne) peuvent provoquer des tensions. Mais jusqu’ici modérées en nombre, elles ne menacent pas de faire régresser de demos vers l’ethnos anté ou post démocratique. L’Argentine n’est pas la Yougoslavie post-titiste.

3.      La citoyenneté

Bien avant décembre 2001, le peuple assemblé avait déjà débordé dans les rues les limites imposées à la représentation populaire par le pacte oligarchique de la fin du XIXème siècle. Institué le suffrage universel, les derniers barrages légaux tombèrent, mais l’absence de représentation des descamisados concernant la démocratie représentative et leurs illusions (déjà!) concernant la démocratie directe en fit une clientèle difficile à capter, mais
disponible pour qui saurait les mettre de façon minimalement disciplinée en tas. En attendant, le peuple restait incontrôlable et seul les coups d’Etat militaristes et réactionnaires parvenaient à le remettre (provisoirement) au pas.
Jusqu’à ce qu’un militaire atypique, appliquant en définitive les recettes keynésiennes acclimatées aux conditions spécifiques de l’Argentine, contre promesses de distributionnisme social étatique, capture et réorganise le mouvement populaire jusqu’alors autonome au profit de son parti populiste et du culte de sa personnalité. A partir de ce moment, la population argentine achève de se constituer en principe en “peuple-un”, mais moins comme peuple souverain que comme peuple-clientèle de l’Homme-Etat providentiel et charismatique. Très verticaliste et peu démocratique, l’organisation partidaire péroniste ne compense que fort mal le danger d’une telle situation pour la démocratie, tel que l’avait déjà pressenti Emile DURKHEIM en 1898 lorsqu’il écrivait:
“Une société composée d’une poussière d’individus inorganisés qu’un Etat hypertrophié essaie d’enfermer et de retenir est une véritable monstruosité sociologique. On ne peut pas maintenir une Nation si, entre l’Etat et les particuliers, ne s’intercalent toute une série de groupes secondaires suffisamment proches des individus pour les attirer fortement dans leur sphère d’action et les attacher ainsi dans le flux général de la vie sociale.”
Or c’est un fait que de la crise de 1930 à la crise de 2001, ni le parti péroniste, ni le parti radical n’ont voulu ou n’ont pu laisser se développer ce réseau de groupes secondaires autonomes préférant, dans le cas du péronisme surtout, contrôler verticalement la classe ouvrière par des syndicats rugueusement bureaucratisés ou déléguer à une Eglise particulièrement hiérarchique, le contrôle moral des classes moyenne catholiques. Le peuple était donc réduit à n’être qu’un peuple-acclamation devant la Casa Rosada ou une clientèle à remobiliser provisoirement lors des élections largement préfabriquées par les appareils. En dehors de ces périodes festives du peuple assemblé mais soigneusement encadré, la démocratie au quotidien des corps intermédiaires n’existait pas. Et quand la rigidité d’un tel système était remise en cause sous la pression de revendications classistes ou générationnelles, incapable de les intégrer sous peine de perdre le contrôle hégémonique, il ne lui restait plus que la solution trop classique du coup d’Etat militaire auquel même des démocrates comme Raul ALFONSIN étaient contraints, de se résigner des années durant.


4.      Derrière le théatre populiste, les réalités de l’hégémonie oligarchique :

Bonne affaire en définitive que ce populisme argentin pour les groupes oligarchiques qui avaient fondé leur système hégémonique à la fin du XIXème siècle. Dans la division internationale du travail alors en vigueur, le modèle en son principe était simple. Bénéficiant de ses avantages agricoles, climatiques et maritimes comparés, l’oligarchie argentine se spécialisait dans l’agro exportation de qualité et en quantité vers les marchés de consommation des pays industrialisés et laissait à leurs entreprises commerciales-financières-industrielles les coûts d’investissement initiaux de la modernisation de l’Argentine. En retour, elle-même à titre privé ou son Etat à titre public, garantissaient un service de la dette extérieure toujours plus lourd mais compensé par des bénéfices d’exportation toujours plus grands, du moins tant que la conjoncture internationale était favorable.  Une partie importante de ces bénéfices était réinvestie moins pour équiper l’Argentine que dans des titres financiers internationaux émis et négociés à Londres, Paris ou New York.  Après la terrible crise économique de 1930, les marchés de consommation effondrés peuvent laisser espérer à terme une reprise avec la perspective d’une probable deuxième guerre mondiale. Mais les capitaux internationaux d’investissement deviennent plus difficiles à obtenir. Economiquement, le recours à un Etat populiste-interventionniste ne tombe finalement pas si mal pour l’oligarchie intelligente: non seulement pour canaliser et contrôler l’agitation des classes laborieuses et toujours potentiellement dangereuses, mais aussi pour compenser les difficultés des marchés extérieurs par l’expansion et la modernisation du marché intérieur. A condition, bien sûr, que ce soit au moindre risque et au moindre coût pour l’oligarchie traditionnelle qui, c’est notoire et à la différence d’une fraction de l’oligarchie brésilienne, refuse de transférer ses capitaux du secteur agro-exportateur malgré tout toujours lucratif vers la modernisation des services et du parc industriel dont le risque revient finalement à l’Etat et à quelques groupes financiers étrangers.

5.      La nouvelle donne néo-libérale depuis les années 1970-1980

Toutefois, dès les années 1972-1975 cette connivence tacite entre oligarchie et populisme fonctionne de plus en plus mal. Politiquement, parce que le populisme est débordé sur sa gauche et sur sa droite par une nouvelle génération qui n’accepte plus le pacte historique du péronisme. Economiquement (mais cela n’est pas qu’argentin, mais mondial) parce que les recettes interventionnistes- étatiques-d’inspiration keynésienne entravent les aspirations néo-libérales à libérer les modèles d’accumulation du capital. En Argentine, faute de parvenir à créer un consensus en faveur du libéralisme, il faut (comme au Chili et dans beaucoup d’autres pays d’Amérique du Sud) recourir à la force brutale. Mais (à la différence de la voisine dictature brésilienne) sans stratégie développementaliste minimalement autofinancée. Aussi, une fois de plus, le vieux schéma oligarchique va se reproduire pendant et après la dictature militaire, mais cette fois, dans le cadre de la mondialisation néo-libérale accélérée.  Affectant plus que jamais pour la moitié la vocation agro-exportatrice qui fit la légitimité historique de leur groupe social, en fait devenu définitivement financiers et banquiers, quelques grands clans oligarchiques bradent avec la complicité de l’Etat sous contrôle, les entreprises d’Etat héritées de la période antérieure (prélevant au passage quelques substantiels et occultes pots de vin qui défrayaient la chronique) et participent à la distribution de leurs bénéfices exportés en tant qu’actionnaires. Comme on le sait aujourd’hui, les montants ainsi expatriés à titre privé dépassent la dette extérieure publique de l’Argentine. Les gains provisoires de la première période néo-libérale s’évaporent ainsi hors de tout contrôle public ou parlementaire, soit à l’étranger, soit pour financer la corruption des institutions et des organisations au plus haut niveau d’abord, puis par voie hiérarchique-clientèlique aux niveaux intermédiaires et inférieurs.  Avec les habituels phénomènes de retards de conscience sur le mouvement du réel, mais en avance sur les peuples de la Communauté Européenne, les Argentins comme les Russes post-soviétiques, découvrent les délices de la société mondiale de marché substituée à la Nation unie et indivisible. Le marché national argentin est dépecé en parts de marché adjugés à des multinationales dont les écrans d’ordinateurs signalent cet espace austral de la reproduction du capital mondialisé sous le vocable “site-argentine.com”.  Les services publics privatisés se disloquent ou , carrément, disparaissent.  A la majorité des Argentins, il reste la dette. Mais le noyau dirigeant de l’élite dirigeante, lui, est toujours là et fidèle à l’esprit de son modèle hégémonique mis en place au XIXème siècle, renégocié habilement selon les circonstances, et caché derrière ses politiciens discrédités parce qu’ils n’ont pas eu le courage de faire la pédagogie - risquée certes – du peuple sur ces questions. (Il est vrai qu’en cela ils bénéficièrent de la connivence de tous ces intellectuels qui, au nom, du post modernisme, ricanaient qu’évoquer ces problématiques était faire preuve d’un économisme ou d’un sociologisme dépassé).

6 Et le démocratie directe dans tout cela?

Restait un problème à résoudre toutefois:
Comment gérer politiquement le démantèlement des garanties sociales antérieures afin de désentraver les possibilités d’accumulation du capital, c’est-à-dire la disparition de l’ancien pacte populiste conclu entre l’Etat protecteur autoritaire et son peuple clientèle?  A coup de promesses démagogiques socialement ciblées et de supermarchés modernes, en laissant au marché néo-libéral le soin de transformer le peuple-clientèle? A coup de promesses démagogiques socialement ciblées et de supermarchés modernes, en laissant au marché néo libéral le soin de transformer le peuple clientèle en populations clientélisées dans chaque part de marché spécifique tenu par un des grands groupes maître de l’offre et de la demande. A la liberté citoyenne se substitue donc la liberté du consommateur, au peuple assemblé des meetings la foule rassemblée dans les grandes surfaces et les vidéothèques lors des week-ends et des périodes de solde.  A Jujuy, à Salta, à Tucuman, j’ai vu comment cela a fonctionné dans les années 1990 et comment, souvent sans y voir plus loin que le bout de leur nez, classes moyennes et salariés supérieurs saluaient cela comme le signe tangible du “retour à la démocratie” (le petit peuple, lui, continuait à achalander comme devant la tienda du coin de la rue ou le vieux marché central tenu par des commerçantes boliviennes en chapeau melon et polleras).  Quoiqu’en aient les vieux nostalgiques du péronisme historique: loin donc désormais du théâtre populiste, de ses défilés, de ses rassemblements.  Place, désormais, au théâtre du retour à la démocratie. Mais comme les philosophes de la démocratie nous l’ont dit, celle-ci n’est qu’un théâtre vide si n’y participent le peuple (comme spectateur rassemblé, comme choeur antique, quelquefois comme acteur collectif) et ses représentants tenant leur jeu de rôle - celui de véritables représentants, non seulement des passions du peuple qu’ils expriment, mais des intérêts du peuple qu’ils défendent. Faute de quoi le public se lasse et siffle les acteurs – ce qu’il a fait en décembre 2001. Et en effet, à ce moment là, vieux cabotins fourbus ou chevaux de retour notoirement corrompus, la réserve disponible de représentants honnêtes du peuple argentin n’était pas brillante. Depuis, le renouvellement tarde. Il est vrai que manquent à l’appel les 30 000 disparus et martyrisés du temps de la dernière dictature militaire dont certains auraient pu devenir de bons représentants du peuple, après tout.


Dans ces conditions, je me réjouis donc de l’expérience actuellement en cours des assemblées populaires et des tentatives de faire fonctionner, face aux Goliath néo-libéraux, des coopératives autogérées et intégrées si elles sont un signe probant que le peuple argentin, revenu de ses imprudentes délégations de souveraineté consenties à un chef charismatique ou à des élus responsables seulement devant les manoeuvres d’appareil, a décidé définitivement de se déclientaliser aussi bien de l’homme providentiel que des maîtres de l’offre et de la demande mondialisées. Et sans doute en effet faut-il pour commencer, reconstruire brique à brique, le théâtre de la démocratie argentine en repartant aussi du plus bas. Attention toutefois: pour que ce théâtre soit une véritable maison du peuple et non une pitoyable baraque de ciudad-miseria il faut veiller à la solidité du matériau et du terrain à bâtir et aussi à la qualité des superstructures. Si, retombant dans ses anciennes illusions concernant la démocratie directe de base, le peuple argentin dans ses assemblées et ateliers de discussion renonce à sa propre réflexion autonome sur l’incontournable problème de la délégation et de la séparation des pouvoirs en démocratie, et la manière d’en garder le contrôle au quotidien en dehors des fêtes électorales et des coups d’Etat, il se fera confisquer une fois de plus tous ces efforts par ceux qui, possesseurs des moyens matériels fondamentaux, continueront de rester maîtres des représentations et des clientèles démocratiquement illégitimes. 

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Quelques considérations conceptuelles et historiques autour de la démocratie > Jean Piel

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Jean Piel

Université Paris VII