Il peut sembler trivial d’aborder aujourd’hui le thème de la culture en Argentine, mais ne pouvant pas parler au nom de l’économie ni des finances, j’essaierai brièvement d’évoquer, en anthropologue que je suis, un sujet moins brûlant mais non moins important à mes yeux, que je pourrai résumer brutalement par une phrase : la faillite d’un destin national et la perte de repères culturels. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Argentine occupait le huitième rang parmi les pays les plus riches du monde . Grâce à la fertilité exceptionnelle de la province de Buenos Aires, l’alimentation pour tous et de bonne qualité, ne posait pas de problème. Ses Universités étaient d’excellent niveau, notamment celle de Buenos Aires incontestablement la meilleure du continent ibero-américain.  En 1989, la réforme de l’Etat et l’Emergence économique instaurées par le president C. Menem ont ouvert la porte à la privatisation des entreprises publiques et à la circulation des capitaux. Si l’Amérique hispanique a été au XVIe siècle le laboratoire de l’occidentalisation, l’Argentine de la fin du XXe siècle a été celui de l’économie libérale. C’est le début du chômage, des soupes populaires, des licenciements, de la violence urbaine.  Ce rappel est sans doute rituel, car les faits sont connus, mais il ne s’avère pas inutile pour cadrer l’exposé d’aujourd’hui, construit sur les décombres d’une société ruinée.
Pour aborder quelques aspects de cette banqueroute des espérances, freinée dans sa chute libre par une certaine solidarité qui subsiste encore -, il est tentant de partir d’un film récent, “ La Ciénaga ”, réalisé par Lucrecia Martel en 2001. La dilution des liens familiaux et générationnels qui constitue l’essentiel de cette réalisation, est ainsi à l’image de la nation. Et, puisque l’on essaiera de parler de culture, dans toutes ses acceptions, et notamment des projections symboliques, pourquoi ne pas commencer par évoquer quelques images cinématographiques, car le cinéma, comme l’affirmait récemment Costa-Gavras, n’est-il pas le miroir d’une société ?
Rappelons quelques thèmes traités dans cette oeuvre. L’un, qui le traverse, est celui du dégoût et de la saleté : celle de la piscine stagnante, dont le filtre n’a pas pu être réparé, celle des protagonistes et de leurs corps mal tenus, avachis, en sueur, celle d’un espace domestique en détresse , dont le pendant sauvage est le marécage qui donne le titre au film, lieu qui engloutit tous ceux qui s’aventurent, qui les aspire, comme on disait il n’y a pas bien longtemps à propos des disparus. Il y a aussi cette inaction, qui n’est pas dûe simplement à la chaleur, cette inertie que seul peut briser l’attrait de faire en Bolivie une affaire, una pichincha. Phrases en suspens, communications téléphoniques qui tardent à trouver un écho, dialogue substitué par des éclats de voix, et puis ce vin rouge qui coule comme le sang.
La villa est un ilôt en déréliction, entouré par les Autres, abrutis ou sauvages, “ indios ”, “ collas ”, “ chinos ”, qui sont sensés forniquer avec les chiens, qui aiment des couleurs criardes, paresseux, fourbes et voleurs… Stéréotypes vieux de cinq siècles, d’autant plus menaçants que la frontière qui sépare la civilisation de la barbarie, la frontière bolivienne (celle de Yacuiba ?), est proche et “ dangereuse ”. La race reste un critère incontournable dans cette Argentine qui n’est plus Buenos Aires, et qui ressemble tant à l’Amérique latine, une Amérique latine “ tropical andina ”, celle des bailantas et des cuartetos pour un public populaire et basané, celle encore des religions populaires, des Vierges qui apparaissent derrière les réservoirs d’eau sur les toits des maisons, et qui d’ailleurs annoncent l’imminence de temps très durs, Vierges enfin que même des Juifs, nous dit-on, ont vu mais qui demeurent invisibles pour les jeunes sans avenir.  Les jeunes, oui, comme l’enfant à la double dentition, qui veut voir ce qu’il y a de l’autre côté du mur et qui se tue.
L’autre image est plus brève et date du début d’octobre 2001. Elle a été cueillie à Buenos Aires, au Conservatoire National en révolte pour manque de crédits. Pendant huit jours et huit nuits, des jeunes pianistes se sont relayés sans relâche pour jouer plus de sept cent cinquante fois le même air de Satie. Une musique statique et obsédante pour faire entendre un dernier cri, proféré par une société qui tourne à vide. Dans la salle de concert, où les passants pouvaient se recueillir après avoir apposé leur signature à l’entrée, il régnait une atmosphère de veillée funèbre.  Ces deux manifestations de la grande culture nous serviront donc d’introduction et de guide pour aborder quelques points : l’impunité, la discontinuité de l’héritage générationnel, les nouvelles cultures populaires de masse, et la force du local.ImpunitéIl y a des dates qui marquent une coupure irrémédiable, comme
le furent les deux guerres mondiales en Europe. En Argentine, la rupture s’est produite en 1976 avec le début du Proceso. Cette béance ne s’est pas refermée. D’abord parce que, comme nous le savons tous, la justice a failli et que, succesivement, radicaux et péronistes ont amnistié les coupables, préférant l’oubli à l’exemplarité. Puis parce que les forces armées n’ontpas reconnu leur responsabilité et il a fallu attendre le stupéfiant témoignage
public du capitaine de marine Adolfo Scilingo, le 2 mars 1995, sur
une chaîne de télévision à grande écoute, pour que l’on dise enfin tout haut ce que tout le monde qui avait suivi les travaux de la Commission présidée par Ernesto Sábato savait déjà. Enfin, parce que les portraits des disparus sont régulièrement publiés dans les journaux (Página 12 notamment) et que leur absence est un cancer qui rogne la société civile.  Le deuil inachevé, l’absence d’une génération, le dégoût et la honte, le rejet en bloc de tout ce qui s’était passé précédemment, dans les années de plomb qui déclenchèrent la dictature (la haine ou la méfiance à l’égard de la gauche, des “ zurdos ”), l’absence physique d’une génération d’Argentins (ou d’une partie), tout cela a marqué une discontinuité très forte à laquelle s’ajoute la certitude que les grands personnages de l’Etat jouissent d’une totale impunité. Il s’agit-là d’un vieux constat, exprimé par Discépolo dans le tango Cambalache. A cette déchirure qui reste très vive il faut ajouter, en toile de fond -mais l’Argentine et surtout Buenos Aires sont la patrie de la psychanalyse- le remords souterrain d’avoir profité de la plata dulce , du peso réévalué arbitrairement par Martinez de Hoz qui permettait aux citoyens de voyager et d’acheter par paires des articles de luxe. Cet argent facile, sans rapport avec l’effort, fut le prix du silence et de la conformité. Fossé générationnel brutal, du même ordre que celui, à plus large échelle j’en conviens, qui a coupé de leur passé les communautés indiennes, ou les Noirs arrachés de l’Afrique, à qui l’injonction était faite d’oublier leurs noms païens, leurs attaches, leur pays et leur famille, pour toujours.
L’impunité des tortionnaires est aussi celle des trafiquants. Tous les jours depuis plus d’une décennie maintenant, la télévision, la radio et les journaux apportent de nouveaux exemples d’impunité, qui reflètent la violence d’état malgré la démocratisation. Le feuilleton des crimes et des malversations est si dense que progressivement les échos du monde extérieur la Bosnie, la Tchetchénie, le Rwanda, l’Afghanistan - s’éloignent de Buenos Aires, naguère au fait de la politique mondiale, et l’attention du citoyenest perpétuellement sollicitée par l’énumération de ces scandales, qui s’emboîtent les uns dans les autres, et que les médias diffusent quotidiennement, démocratie oblige. Citons, en vrac, quelques grands événements qui ont sapé définitivement la confiance que l’on pouvait avoir dans les institutions : les multiples rebondissements du Narcogate impliquant les personnalités très haut placées du régime ménemiste, l’explosion de l’AMIA (Asociación Mutual Israelita Argentina) en 1994, l’assassinat du journaliste José Luis Cabezas, l’affaire Yabrán et, dans la lointaine Catamarca, le meurtre d’une jeune fille du peuple María Soledad Morales, tuée vraisemblablement par le fils d’un cacique politique local, impliqué dans des affaires de drogue et connecté à des personnalités plus importantes. Tous ces faits, et bien d’autres que nous omettons pour ne pas lasser, nourrissent les débats télévisés et les commentaires radiophoniques ; ils traduisent le degré extrême de corruption ainsi que l’impunité des coupables.
Beaucoup a été écrit sur les cultures populaires de l’Amérique latine et sur l’importance des “ telenovelas ” dans la formation des identités urbaines nationales. Or du moins à Buenos Aires, les émissions sur les affaires qui sont quotidiennes (Grondona, la Nata, Mauro, Magdalena, pour n’en citer que les plus écoutées) tiennent lieu de fictions et mobilisent pleinement les citoyens. Ces affaires en direct tissent une culture partagée,
anti-nationale, et surtout anti-gouvernementale. De surcroît, ces histoires banalisent la corruption, exaltent l’immoralité et incitent à la débrouille par tous les moyens : c’est le message désenchanté du film“ Nueve reinas ” de Fabián Bielinsky (2000), le récit d’une astucieuse escroquerie impliquant un véritable réseau de personnages sans scrupules
et néanmoins sympathiques1. Prenons, par exemple, le feuilleton de Cópola et de Samantha, liant les mondes de la drogue, de la politique et de stars, dont le très célèbre Maradona, renvoie à l’opinion publique un fait délictueux où s’infiltrent, comme dans les telenovelas, et à titre de témoins, des amants, des “ novios ”, des maris trompés, des copains de quartier, des mères… C’est dans l’intervention de tous ces protagonistes que le déploiement des affaires prend à Buenos Aires une forme particulière. Il ne s’agit pas de faits extérieurs que l’on subit, car, par l’evocation d’une réalité à p roprement parler incroyable mais rendue par le tutoiement de mise employé par les uns et les autres, par les interventions éventuelles des spectateurs, par la spontanéité et le naturel d’une parole à la fois libérée de toute inhibition morale et cependant familière, drôle et directe, ces “ reality shows ” martèlent à longueur d’année l’ingéniosité des magouilles et l’impossibilité d’échapper à une corruption qui touche tous les niveaux de la société. Accoutumance au scandale, constat d’impuissance, fatalisme ou passivité…. Probablement les récents évenements de décembre ont commencé à changer la donne, si l’on croit le commentaire d’un professionnel du petit écran, Héctor Grigioni, qui écrivait en février dernier :
Hoy la gente no mira la TV para ver la realidad, controla cómo refleja esa realidad, porque si quiere, se asoma al balcón y ve las cacerolas2.Les illusions perdues d’une nation européennePendant un siècle, environ, l’Argentine a été considérée, non sans quelque raison, comme l’exemple même du melting-pot réussi. Les analyses sociologiques de Gino Germani, qui ont été par la suite contestées, mais qui aujourd’hui nous apparaissent bien plus nuancées et pertinentes, ont montré l’importance de l’assimilation des immigrants à la nation argentine. Sans reprendre les différents points de son argumentation, il ressort que, malgré toutes les difficultés qu’ils ont rencontrées, les immigrants italiens, mais aussi espagnols, allemands, juifs, et autres, ont été fondus dans ce “ creuset de races ” (crisol de razas) d’où sont sortis les Argentins des classes moyennes, l’orgueil de la nation. Des paysans illettrés venus d’Europe et du Moyen Orient ont trouvé en Argentine une nouvelle patrie, qui assurait le bien être des générations plus jeunes. Le rêve, et la réalité de cette ascension sociale ont été possibles grâce à l’école et à l’Université.
L’enseignement primaire laïc et obligatoire fut instauré sour la présidence de Roca, dans le tournant du XIXe siècle. L’histoire argentine enseignée par les instituteurs devint une sorte de religion laïque avec son panthéon d’hommes illustres. Bien que les élites revendiquaient leurs lointaines racines espagnoles, la période coloniale fut rejetée dans un temps barbare et préhistorique d’où les Argentins furent été arrachés grâce au courage des hommes de l’indépendance. Les événements révolutionnaires de 1810 furent “embourgeoisés” dans les manuels scolaires, au risque de les rendre incompréhensibles. La ritualisation historique, dans sa fixité dogmatique, produisit des énoncés simples et faciles à retenir. L’année scolaire fut jalonnée de festivités nationales: jours fériés, l’hymne national, des chansons militaires traditionnelles, le culte du drapeau blanc et azur, les cocardes, forgeant une argentinité à laquelle les jeunes issus de l’immigration ont adhéré. Car les enfants de ceux que la pauvreté avait chassés de leur patrie d’origine, avaient la certitude, rabâchée inlassablement par l’école, que la République Argentine est le meilleur pays du monde.
L’amour de la patrie doit passer avant celui que l’on doit à sa famille.  Cette association des immigrés avec la nation, qui fut une originalité de l’Argentine, s’explique. L’idée nationale ne fut développée qu’à partir de 1853 dans le projet de la construction d’un Etat qui n’existait pas auparavant sous cette forme. Rappelons les travaux de l’historien J.C. Chiaramonte sur le mouvement anti-colonial des années 1810 qui mettait en jeu trois types d’identités : “ hispanoamericana ”, “ rioplatense ” et provinciale3.  Cette tripartition d’ailleurs, n’a jamais totalement disparu et redevient plus visible depuis les années 1990.
Bien entendu, nous ne saurions idéaliser le melting-pot argentin. Ce serait perpétuer la non prise en compte de ces autres Argentins qui étaient les Indiens, un demi-million de personnes environ totalement invisibles.  Ce serait également oublier la xénophobie et le racisme du début du XXe siècle, les railleries, la dérision que les gens aisés des grandes villes ressentaient à l’égard de ces “ mauvais ” Européens. Cependant ils étaient perfectibles et déjà en 1899 l’ essayiste conservateur Ramos Mejía remarquait que les enfants étaient plus dégrossis que les parents et que l’éducation primaire “ modifie et urbanise ” le type bestial de l’immigrant4. Idéaliser le “ creuset des races ” ce serait encore minimiser la popularité du criollismo comme antidote à la mauvaise européanisation - je pense ici à Sarmiento, qui aurait préféré des immigrants d’Europe du Nord, mais aussi à cet Instituto Etnico Nacional, (mentionné d’ailleurs par Gino Germani), et créé sous la première présidence de Perón, pour que soient menées des recherches anthropométriques sur les immigrants. Le criollismo comme invention nationale contre le melting-pot, criollismo auquel d’ailleurs, la plupart des descendants ont adhéré.
Mais, de même que la disparition des gauchos est suivie d’une valorisation nostalgique des scènes criollas, de même que l’extermination des Indiens donne lieu à la figure emblématique de Patoruzú -et on pourrait multiplier ces paradoxes - de même, l’image misérabiliste de l’immigrant débarqué avec “ une main devant et une autre derrière ” pour cacher sa nudité, fait place à l’Italien high tech ou au Galicien entreprenant de
l’Union Européenne. Les pauvres d’hier sont devenus les riches d’aujourd’hui, et les descendants des immigrants constatent avec amertume qu’ils ont été floués par le projet argentin. Cette inversion des rôles, si bien anaysée par l’anthropologue Arnd Schneider5, est au coeur des désillusions des générations plus jeunes, qui bénéficient d’une double nationalité et qui campent devant les Consulats d’Espagne, d’Italie ou d’Allemagne, pour obtenir le passeport qui leur ouvrira les portes du Premier Monde. Ce phénomène massif de désamour national s’est accéléré depuis l’an 2000. L’humour portègne est à cet égard explicite, qui affirme qu’à l’aéroport d’Ezeiza (Buenos Aires) une affiche a été collée avec la légende suivante :
“ Que le dernier qui part éteigne la lumière ”. D’ailleurs, en 1989, le parti d’Alianza de Centro qui soutenait a formule présidentielle Alsogaray-Natale, dénonçait déjà “la plus triste des exportations qui menace notre pays, celle de ses enfants”. Le sacrifice des aïeuls, tant de fois exhibé comme valeur exemplaire, est à présent dérisoire.  La désillusion des descendants des immigrants est palpable tous les jours : émissions de télévision, interviews radiophoniques, il ne se passe guère de jour pour dénoncer l’escroquerie de l’état, ou du pays, ou des gouvernants, qui a en tout cas ruiné les petits épargnants et les retraités, ceux qui avaient d’ailleurs contribué à la prospérité argentine. Le spectacle pénible des retraités assis par terre devant le Banco de la Nación à Buenos Aires, pour réclamer des arriérés de pension illustre bien ce désenchantement général.
Ailleurs, à Santa Fe ou à Rosario, les Indiens et les métis du Chaco déferlent dans des baraques de fortune, en attendant de descendre jusqu’à Buenos Aires. De temps en temps le lecteur portègne de La Nación découvre les visages hâves des Matacos du littoral. Une leader des Wichi (Mataco), Octorina Zamora, s’installe dans une tente face au Congrès et entame une grève de la faim, au début des années 1990. Si les partis politiques font la sourde oreille, la cause des Indiens est soutenue par les représentant les plus célèbres de la culture argentine. Une fois de plus, la justice et le parlement sont discrédités6.
Ceux parmi ces misérables qui parviennent à gagner les zones suburbaines de la capitale se retrouvent à Quilmes, à proximité de la plage. Jadis centre balnéaire très fréquenté, Quilmes offre aujourd’hui une image de désolation, avec ses jetées dévastées par les tempêtes et une population riveraine composée en partie d’Indiens Tobas venus de “ l’intérieur ”. Sur ces rivages, les chevaux et les chariots ont repris du service. La plupart sont utilisés pour le ramassage des ordures de la capitale, activité que la municipalité a abandonné en grande partie à ces travailleurs au noir, qui traitent et sous-traitent les détritus. On peut les voir, la nuit, parcourir systématiquement les rues de la capitale en quête de leur butin, éboueurs free-lance du libéralisme, héritiers des cirujas d’autrefois. La poésie et le tango en moins.  Les contours de la nation dans ses trois acceptions, culturelle, institutionnelle et territoriale s’estompent7.. Il n’y a pas de communauté d’origine et beaucoup retournent, pour des raisons économiques, aux racines de leurs aïeux, tandis que les autres, les “ têtes noires ”, Indiens ou métis, reconquièrent du terrain. Les institutions sont discréditées et les derniers événements montrent que les derniers bastions de la continuité de l’état - les banques - sont tombés aussi. Même les tracés territoriaux se brouillent.  Car si tous les enfants savent que les Malouines sont argentines, très peu connaissent ou imaginent des zones frontalières qui séparent encore - comme c’est le cas de Formosa, du Chaco, de Misiones et j’ajouterai Corrientes, Santiago del Estero et d’autres zones subandines - la civilisation et la barbarie, dans des termes assez proches de ceux de Sarmiento. Le clivage spatial et culturel distingue toujours un “ intérieur ” barbare et métis, une “ province ” (celle de Buenos Aires) et une capitale. Ajoutons à cette image la dégradation de l’environnement, reconnue par tous les experts, l’isolement provoqué par la disparition du chemin de fer - et par les barrages routiers des piqueteros aujourd’hui- et la misère croissante. Dans la province de Buenos Aires, considérée comme l’un des espaces les plus fertiles du globe, 30% des habitants avaient glissé en dessous du seuil de pauvreté. C’est dire que tout ce que l’école avait inculqué aux enfants, à savoir qu’ils étaient les habitants d’un des pays les plus prospères du monde, semble à présent cruellement inadapté.
A l’époque de l’indépendance, la notion de “ patrie ” possédait deux acceptions. L’une, large, incluait toute l’Amérique hispanophone: c’est à cette patrie-là que la proclamation de Castelli devant les ruines de Tiahuanaco, en 1811, faisait allusion. Pour ce révolutionnaire d’origine italienne, l’abolition de la mita indienne concernait tous les patriotes, les “ americanos ”. Selon l’acception plus restreinte, la patrie se confondait avec le groupe local, ce qui favorisait l’intégration des groupes marginaux comme les Noirs et les mulâtres affranchis, par le biais de “ sociétés ”, d’associations diverses, de clubs, etc… L’historienne Pilar González Bernaldo a bien montré l’importance de ces associations volontaires au XIXe siècle et leur lien avec la constitution de la nation.
Aujourd’hui ce ne sont plus les Argentins qui sont allés libérer les peuples américains, car ceux-là sont venus chercher en Argentine le travail qui manquait ailleurs. L’importance des migrations provenant des pays limitrophes et le tarissement des migrations européennes a transformé la composition de la population. L’Argentine est entrée désormais dans l’Amérique latine même si une partie des élites des grandes villes qualifiées d’extranjerizantes , croient encore dans cette exception “ blanche ” de l’Amérique du Sud. Criblée de dettes, l’Argentine est devenue un pays latinoaméricain réalité que beaucoup refusent d’admettre, attachés encore à la beauté et au rayonnement culturel de Buenos Aires. Sur les trottoirs des beaux quartiers, des Boliviennes descendues des Altos de la Paz, campent devant leurs éventaires. Partout, les nouveaux migrants du Paraguay, de la Bolivie, du Chili et du Pérou brouillent l’image chaque fois plus ténue d’une capitale blanche. A Buenos Aires, les bidonvilles jouxtent les beaux quartiers : Retiro, San Isidro, Pilar, et bien d’autres, tandis que les gens plus aisés se claquemurent dans des countries, désertant le centre de la capitale.“ Lo popular ”L’importance émotionnelle et idéologique du terme de “ peuple ” (pueblo) n’est plus à démontrer. Référent collectif dès l’indépendance, le peuple est souverain et précède toute forme de gouvernement. Mais le “ peuple ” comporte aussi une facette négative, celle de populace, plèbe, ou vulgaire. C’est ainsi que l’entendait Gervasio Posadas, dans une lettre écrite en 1822. Celui qui avait été Directeur Suprême des Provinces Unies en 1814, avait proposé quelques jours après sa nomination une loi de l’oubli général. Il dut renoncer en 1815, accusé de fomenter une conspiration.  Retraçant les journées de la révolution politique d’avril 1811 et de 1815, il dénonça la tension entre peuple et plèbe, sortie des faubourgs et des “ quartiers sombres ” à l’appel d’un démagoguer. C’est ainsi que les citoyens sensés découvrirent, avec autant de dégoût que de terreur, des êtres qui semblaient surgis d’un pays lointain et sauvage”8. “Durante la revolución del 5 y 6 de abril del año de 1811 y las demás que a éstas han seguido como la de 815, la conducta de las clases bajas en esta ciudad de Buenos Aires siempre ha tomado un carácter alarmante a instigación de los que han capitaneado y dirigido semejantes convulsiones por sus miras particulares y por tomarse el poder. En los primeros momentos de cada convulsión, muchos de la ínfima plebe oían el trueno lejano con una suerte de terror estúpido y otra su pequeña parte veían con un asombro pasivo la marcha acelerada de los agentes principales del desorden[...] Se han visto salir de los arrabales y de los barrios oscuros aquellos miembros degradados de la sociedad, cuyas labores mercenarias no encuentran descanso sino en la francachela, grosera, invisibles las mas veces a las clases mas respetables de la sociedad, pero que los hacen aparecer en los tiempos de agitación y de calamidad pública para aumentar la confusión y el terror general. Aquellos seres oscuros se reúnen en los momentos de peligro público a la simple reseña de un jefe revolucionario, y los ciudadanos sensatos ven, con tanto disgusto como terror, unas fisionomías que les son tan desconocidas como si aquellos seres hubieran salido de un país lejano y salvaje. Esto es lo que ha pasado y pasa ”.
Ces commentaires de Posadas, beaucoup de Portègnes les feraient leurs, si l’autocensure ne fonctionnait pas encore pour mitiger des propos de ce type. Le peuple de couleur n’est plus ni héroïque ni patriote mais une de populace basanée soumise aux caprices d’un caudillo, un de ces “populares” redoutés dans les dernières années de l’époque coloniale. Associée aux faubourgs de la ville, cette plèbe versatile constitue une menace que les hommes politiques successifs - confortés en cela par l’exemple de Rosas - brandiront pour défendre la propriété contre toute tentative de redistribution des richesses. Cette menace se concrétisera en 1946 avec l’irruption sur la scène politique des “têtes noires”, soutien de Perón.  A l’époque péroniste le peuple s’identifia avec la classe ouvrière - ou une partie de celle-ci. L’Etat national-populiste exaltait la “ participation ” du peuple contre l’ennemi extérieur, qualifié de vendepatria. Discours populiste projetant sur l’extérieur une violence qui devait être éliminée à l’intérieur9. La fin du populisme national élimina cette illusion, et de cette époque témoignent, dans le cimetière de la Chacarita, des ouvriers en bronze représentant des grands dirigeants syndicaux assasinés. Le peuple n’est plus celui des usines, bien que le terme de “ grasita ”, utilisé par Eva Perón en détournant le sens premier et dénigrant que lui avait donné l’oligarchie, demeure toujours. Ce peuple qui ne participe plus à rien, qui est exclu tout en étant présent et visible à travers un certain type de musique et le football, exerçant une violence sans but précis. Ce peuple-là est métissé et n’appartient plus aux bas-fonds urbains chantés par le tango.
On ne saurait sous estimer l’importance de la musique de masse comme expression d’une multitude anonyme plus que d’un groupe social. Les jeunes générations immigrées des pays voisins ou originaires des provinces ont donné une autre image des cultures populaires, qui sont désormais “ latines ” et globalisées, et par conséquent, radicalement différentes des stéréotypes du criollismo du début du XXe siècle. Précisons qu’Internet
constitue un relais important dans la constitution de ces nouvelles identités musicales et sportives. Un des lieux d’expression de cette culture sont les bailantas et les cuartetos, qui fleurissent dans toutes les villes du pays (et finissent d’ailleurs par s’infiltrer dans les discothèques bourgeoises). Le mélange de musique tropicale - à dominante cumbia - et une forme de rock produit un genre musical dansant, considéré comme l’extrême de la vulgarité, la bailanta. Ce genre, appelé aussi la cumbia villera a surgi dans la zone du littoral et non pas dans les bas fonds d’un Buenos Aires cosmopolite, comme jadis le tango, no en Buenos Aires). La bailanta est le rêve des habitants des quartiers précaires, d’origine provinciale ou andine. A Córdoba, lo popular est incarné dans le cuarteto cordobés, mélange de tarantelle, pasodoble et cumbia. La bailanta est l’expression, si l’on en croit les témoignages et les messages transmis par le web, des “ grasitas ”, qui s’auto-définissent ainsi. Le manque de travail, la drogue, les conflits avec la police, les nuits des bailantas et les problèmes que pose d’être pauvre et de vivre dans des cités d’émergence, constituent les principaux thèmes des chansons.
La connaissance d’une société passe aussi par ces lieux de défoulement, fréquentés par des chômeurs ou des travailleurs informels. Deux idoles de ces bailantas, Gilda et Rodrigo, qui périrent dans des accidents de voiture à la fin du XX e siècle, font toujours l’objet de cultes populaires. Ces dévotions, suivies par des milliers de gens et relayées par des sites internet, renouent avec des traditions anciennes : autels au bord des routes, offrandes, ex votos, dans un contexte de globalisation et de réseaux. - pour exprimer des émotions fortes porteuses d’identifications de classe et de race. Des formes clasiques qui sont entrées dans le marché très prospère du disque et des cassettes, et qui trouvent un canal de diffusion “ vers le haut ” dans les émissions populaires et les médias.  L’intérêt qu’offrent ces cas pour comprendre les nouvelles formes populaires en Argentine ne réside pas tellement dans leur dimension thérapeutique et miraculeuse, trait finalement classique dans toute l’Amérique latine. De ce point de vue-là, les cultes rendus à Gilda et à Rodrigo remploient des vieux matériaux toujours efficaces, et le temps nous manque ici pour suivre avec vous ces articulations. Ce qui est plus intéressant pour notre propos est la construction d’un nouveau panthéon national, qui est celui des jeunes des bidonvilles et des logements bon marché, des chômeurs pour la plupart, à la recherche d’une nouvelle identité. Au Vénézuela, Michael Taussig avait traité un sujet assez proche, en partant du culte de María Lionza. Le panthéon populaire argentin, celui de la culture de masse à travers son expression majeure, la musique, relie les héros du peuple, les morts et les vivants. Quelques exemples suffiront pour monter la subtilité de ces réseaux dont les linéaments remontent au moins au XIX e siècle.
Ce panthéon national contemporain est principalement inscrit dans la topographie urbaine de Buenos Aires mais aussi dans l’espace national, le long de ces “ non lieux ”que sont les autoroutes. Prenons le cimetière de Chacarita, qui se trouve, forcément, au coeur de ce vaste monument funéraire national, et que l’on vient d’évoquer à propos de la mémoire ouvrière péroniste et syndicale, d’ailleurs résidence ultime de Juan Perón. Véritable
ville dans la ville, avec ses rues et ses maisons de silence, le cimetière abrite plusieurs personnages charismatiques comme Carlos Gardel, que la presse populaire associe à Rodrigo car tous les deux sont morts le même jour, et dans des accidents suspects. Gardel fait d’ailleurs l’objet d’un culte qui s’est maintenu sans défaillir depuis 1936, et qui est visité tous les ans par des fans de toute l’Amérique latine. Son tombeau est associé également à celui de la Mère María, cent mètres plus loin, célèbre guérisseuse populaire.  Le stade de Luna Park entre aussi dans cette topographie mythique et populaire, puisque c’est là que l’on veilla la dépouille mortelle de Gardel, que Perón et Evita se rencontrèrent pour la première fois, et où Rodrigo triompha, là même où jadis avait triomphé Monzón, boxeur maudit tué lui aussi dans un accident de la route.
Enfin, ce n’est pas non plus un hasard si les funérailles de Rodrigo furent célébrées à Lanus, enclave ouvrière de l’époque dorée du péronisme, et précisément dans le salon “Hugo del Carril”, qui porte le nom d’un chanteur de tangos, cinéaste et acteur, qui chanta pour la première fois la célèbre “ Marcha de los muchachos peronistas ”. Bien entendu, le cercueil de Rodrigo fut recouvert avec le drapeau de son club de football favori, le Belgrano de Cordoba, très populaire dans les classes les plus défavorisées de cette ville. Les funérailles furent célébrées par le pasteur Giménez, un “grasita” et ancien détenu.
D’autres signes unissent ces héros de la chanson populaire et certains personnages de portée plus large. Par exemple, on signale à maintes reprises que la mort de Rodrigo coincide aussi avec l’anniversaire de Sábato et celui de Juan Manuel Fangio (le champion de formule 1) de l’époque prospère de Perón. S’il est vrai que Sábato appartient à la haute culture, son action politique lors de sa présidence à la Commission destinée à éclaircir les crimes du Proceso et les disparitions, lui valut une popularité qui dépassa le champ de la littérature. La connexion avec Maradona, pourtant vivant, mais mort pour le football,est incontournable.  Homme issu d’un bidonville, drogué et généreux, Maradona (“ la mano de Dios ”) est un noyau important dans ces réseaux populaires et charismatiques ; sa figure permet également de récupérer un Argentin célèbre mais quelque peu excentré du territoire, le Che Guevara, dont le joueur se proclame toujours un grand admirateur.
Un autre haut lieu de la culture populaire est San Cayetano, censé trouver du travail pour les chômeurs. Célébré le 7 août dans l’église de Liniers (jouxtant les anciens abattoirs qui entrent aussi dans cette mythologie populaire), le culte annuel de san Cayetano attire surtout des gens de la zone suburbaine de Buenos Aires, qui se préparent pour faire la queue, en se relayant) trente jours en avance ; le nombre oscille entre 70.000 et 100.000 , bien que les médias exagèrent et donnent le chiffre de 1 million.
On peut voir des posters de Rodrigo, bien entendu, et des stands où l’on peut acheter des images d’umbanda. Bien entendu, san Cayetano donne lieu à un commerce intense, aussi bien formel qu’informel. Il y a deux ans la présence du secrétaire général de la CGT dissidente, le camionneur Hugo Moyano, fut très remarquée. D’autres églises miraculeuses à Buenos Aires ont des pélérinages très importants.La passion du foot“ Los argentinos somos de raza futbolística ”, déclare de façon significative un supporter à l’anthropologue Eduardo Archetti. En effet, en décembre 2001, les images transmises par la télévision montraient des jeunes gens pacifiques ou non, vêtus de chemises de Racing et de Boca.  Cette identification n’est pas fortuite. Le foot est la passion portègne par excellence et le sujet premier de conversation, susceptible d’établir un dialogue entre deux personnes appartenant à des mondes différents - des personnes de sexe masculin de préférence. Ce jeu a donné lieu à une mythologie qui n’est pas sans rapport avec la politique, et qui a été remarquablement analysée par Eduardo Archetti10, à partir de témoignages directs et d’une étude des sources comme les séries de El Gráfico. C’est au commentateur sportif Borocotó que l’on doit la théorie du foot argentin comme produit nouveau du melting-pot, où s’épanouit la “ viveza criolla ”, quintessence du Portègne . En dehors des règles canoniques, le foot argentin aurait développé des vertus de débrouillardise contenues dans les différents apports culturels des immigrés pour donner naissance à un jeu créatif, fondé sur l’improvisation et l’instinct. L’interprétation de Borocotó des années 1930 est contraire au discours des nationalistes criollistas qui voyaient dans le mélange des races la cause de la dégénérescence du peuple. Bien plus populaire que ces penseurs nationalistes, Borocotó a apporté une contribution majeure à l’intégration nationale des étrangers.  A l’opposé de l’école, le foot aurait été le produit de la créativité des enfants (pibes) des terrains vagues (potreros). Cette conception fut consacrée en 1948 avec un film qui connut un immense succès, Pelota de Trapo. Perón comprit le parti émotionnel qu’il pouvait tirer de cette adhésion générale, qui instaura, le 14 mai 1953, le jour du footballeur, à la suite de la défaite infligée par l’Argentine à l’Angleterre.
L’enfant le plus célèbre des terrains vagues est justement Maradona, dont on peut cueillir un hommage poétique dans le web, sous le titre de “ INRI : La Mano de Dios ” ; dans ce poème construit dans une versification classique (séptimas), toutes les composantes s’y trouvent mais aussi, la référence aujourd’hui indispensable au bidonville : “ en una villa nació ”. Ainsi que le passage, sans transition ni intention blasphématoire, du calvaire de la drogue à celui enduré par Jésus.  La culture du football a connu depuis quelques années un infléchissement villero, de même que la musique de bailanta, dont les bandes qui animent les soirées sont conçues comme des hinchadas (groupes de supporters) Muchas veces son las mismas barras bravas del club donde se desarrolla el evento -un concert rock, au demeurant- las que aparecen reclamando derechos territoriales y su acceso por métodos violentos 11.
Ce sont les “ lois et les moeurs du football ” qui s’imposent dans les bailantas Les supporters violents, les “ barras bravas ” ont poussé à l’extrême les antagonismes propres au jeu. Il y a quelques années la télévision a rendu hommage à l’une de ces victimes des “ barras ”, dont les cendres furent répandues sur le terrain de Gimnasia y Esgrima, au cours d’une émouvante cérémonie retransmise par la télévision. Les explosions les plus dures de la marginalité suivent les modalités du stade.Retour au quartierL’un des traits caractéristiques du football argentin, qu’il partage avec les académies de danse (tango) est son ancrage dans le quartier. Jusqu’au XIXe siècle, la paroisse et le bistrot étaient des lieux de convivialité. Dans les années 1870, de nouveaux quartiers surgissent le long des voies ferroviaires ou des trajets de tramways et au train. En 1913, le premier métro de l’Amérique du Sud relie la Place de Mai et Once-Miserere. Il y a des quartiers ouvriers mais il n’y a pas de ghettos, même si dans certains lieux des groupes ethniques tendent à se concentrer: les Italiens de La Boca, les Galiciens d’Almagro, les Juifs de Once ou de Villa Crespo…Le nombre de quartiers atteint, selon la tradition, le nombre de cent, mais les énumérer relève de la gageure, car selon l’âge de l’interlocuteur, sa classe sociale, le nom et les contours changent et les limites administratives, utiles pour le commissariat, la poste et l’assistance publique, peuvent être contestées par les riverains, qui distinguent des frontières imperceptibles qui se dressent entre certains trottoirs, des cafés ou des cinémas.
La difficulté de dénombrer les quartiers vient essentiellement du fait que ce sont les habitants qui les créent, en fonction d’impondérables qui échappent à la raison administrative. Au début du siècle dernier l’identité de chaque quartier s’exprimait en vers, chantés en s’accompagnant à la guitare. Dans tous les couplets du début du siècle, le quartier est personnalisé et se confond avec son chef, son courage et son arrogance. Ces vers populaires sont solidement enracinés dans la vie quotidienne des Portègnes.  A partir des années 1920 que le quartier sera perçu et chanté comme le lieu d’une vie collective, sans se confondre avec un groupe ethnique.  La convivialité de voisinage apparaît comme l’expression de l’authenticité urbaine face à la solitude de la ville. Le quartier reste le lieu d’appartenance par définition. On ne rentre pas à Buenos Aires après un long voyage, on revient dans son quartier. Deux Portègnes qui font connaissance déclinent inévitablement le nom de leur quartier respectif. C’est là que se nouent les amitiés pour la vie, c’est là que se trouve le lieu de vérité.  Quitter le quartier revient à s’exiler. Les enfants jouent dans la rue, c’est un univers protégé par le regard des autres. Dans les carrefours, des jeunes stationnent, désoeuvrés. Le quartier n’est pas le terrain de bandes de jeunes mais un espace intergénérationnel, une extension de la famille, où les vieux ont aussi leur place.
Quand le tango chanté se développe vers 1915, le quartier devient un des grands thèmes du répertoire, imbu de toutes les vertus, face à la dégradation de la ville, se dressant contre elle, d’une certaine façon, puisque c’est dans ce microcosme que réside l’authenticité des rapports humains.  L’invention du quartier est la meilleure façon d’échapper au vertige des transformations urbaines et à l’effacement de l’histoire. La musique populaire et la littérature, avec le football et le cinéma opposent à la société de masse la cordialité du quartier. C’est pourquoi la solitude, le déracinement et la nostalgie des rues de l’enfance constituent les thèmes majeurs de la rhétorique urbaine et la structure de toutes les mythologies portègnes.  L’appartenance au quartier est la forme la plus intense de participation, d’identité urbaine. C’est ce qu’on désigne aujourd’hui par l’expression síndrome barrial, contribution argentine à la théorie psychanalytique.  Maradona en est l’incarnation même, et cela a servi d’argument pour pourfendre ses détracteurs, qui l’accusaient d’être un drogué. Le club de foot auquel on appartient se confond souvent avec le quartier. Un candidat politique à un suffrage présidentiel ou municipal déclare, inexorablement, son amour au foot. Cette loyauté au quartier ne s’est jamais démentie. Ainsi, le chef de file de la movida villera de la bailanta est un certain Lescano, âgé de 25 ans environ et qui composa toutes les chansons de “ Flor de Piedra ”. Il vit bien de ses droits d’auteur mais, a-t-il dit à une journaliste de “ La Nación ”, il n’a pas l’intention de quitter sa baraque de la Villa de la Esperanza, à San Fernando. Et le journaliste ajoute, avec raison :
Es que la pertenencia al barrio es lo que da a los líderes de la cumbia villera su credibilidad. Y no sólo la artística12.
Nous avons commencé cet exposé par un constat amer. En guise de conclusion, nous voudrions introduire une note plus optimiste, qui porte ses espoirs vers le local et vers les solidarités primaires, que les Portègnes en tout cas, ont défendu farouchement contre l’anonymat urbain. Car, à la fin de 2001, lors de l’effondrement financier de l’Argentine, le quartier demeure comme lieu unique d’organisation et de contestation. La mobilisation populaire de la nuit du 18 décembre, les bruits de casseroles, le refus des partis politiques ont trouvé leur expression dans les assemblées de quartier. Celles-ci continuent à se manifester bruyamment, réunissant dans la Place de Mai, le symbole de la nation argentine, des collectifs de Quilmes, Gerli, Lanús, Rivadavia, Congreso, San Telmo, Belgrano, etc…Le quartier et ses habitants sauveront-ils l’Argentine ? La question reste ouverte.


1. “ Los putos no faltan, lo que faltan son los financistas ”, déclare un des héros du film incarné par Ricardo Darín, ce qui revient à dire que toute personne est corruptible à condition de mettre le paquet.
2. Témoignage publié dans La Nación du 24 février 2002.3. J. C. Chiaramonte : “ Formas de identidad en el Rio de la Plata luego de 1810 ”, Boletín del Instituto de Historia Argentina y Americana, 1989, 3a serie, pp. 71-92.
4. José María Ramos Mejía : Las multitudes argentinas.Buenos Aires, Secretaría de Cultura de la Nación, réimpression sans date, p. 164 : “ La primera generación es, a menudo, deforme y poco bella hasta cierta edad ; parece el producto de un molde grosero[…] En la segunda, ya se ven las correccionesque empiezan a imprimir la vida civilizada… ”5. Arnd Schneider : Futures lost. Nostalgia and identity among Italian immigrants in Argentina.
Berne, Peter Lang 2000..
6. Héctor Hugo Trinchero : Los dominios del demonio. Civilización y barbarie en las fronteras de la nación. Buenos Aires, EUDEBA, 2000. 300 et ss.7. Mónica Quijada: “¿Qué nación? Dinámicas y dicotomías de la nación en el imaginario Hispanoamericano del siglo XIX”, in M. Quijada & F-X; Guerra (compil.): Cuadernos de Historia Americana n°2, Asociación de Latinoamericanistas Europeos, 1994, pp. 15-51.8. Archivo de la Nación (Argentina), BN 213, n°2334-19, 1822.
9. Alain Touraine : La parole et le sang. Paris, Odile Jacob, 1988, pp. 199-207.10. Eduardo Archetti : Masculinities. Football, polo and the tango in Argentina, Oxford, NY, Ed.Berg199911. Reportage d’Adriana Franco, La Nación , 20 mai 2000.
12. Reportage de Lucas Colonna, “ El sonido tropical que pasó de las bailantas a las discotecas ”, La Nación 25.03.2001

- Haut de page -

Malaise dans la culture : les doutes d'une société sur elle même > Carmen Bernand

LA MAISON DE L'AMERIQUE LATINE

217, Boulevard Saint-Germain

75007 PARIS
Carmen Bernand
Université Paris X