Le sujet choisi pour conclure le cycle de conférences sur les réalités argentines, les politiques de défense, pourrait laisser croire à une intentionnalité.  L’actualité, en effet, longuement évoquée au cours des derniers mois, est celle d’un pays en crise, politique, sociale, économique et morale.  Or des bruits de sabre ont été évoqués, et rappelés à tout moment, quand la situation se fait un peu plus tendue.
L’intervenant de ce jour regrette cette conjonction fortuite entre un sujet qui effectivement devait trouver une place dans l’agenda de l’Observatoire de l’ Argentine contemporaine et les rumeurs signalées de façon insistante et réitérative d’une éventuelle intervention militaire. Il ne s’agit pas ici de refuser cette information, qui en tant que telle existe et doit donc être examinée. Mais il convient de lui donner l’espace qu’elle mérite, ni plus, ni moins, dans un contexte événementiel particulièrement riche et complexe.
La conclusion, la leçon ( ?), des événements qui ont bousculé les institutions et la population, les agents économiques et sociaux, depuis un an reste à faire. Elle ne saurait donc trouver sa place dans le contexte d’un exposé étroitement limité aux questions concernant la sécurité argentine, même si un tel sujet, comme tout autre, ne saurait être compris sans références plus générales.
Le thème proposé, les politiques de défense, constitue néanmoins un sujet particulièrement fort de l’actualité argentine des vingt dernières années. Un sujet qui interpelle d’autant plus qu’il a été étroitement lié à la définition de la vie quotidienne du pays, quand les forces armées ont au nom d’une certaine conception de la défense nationale, exercé tous les pouvoirs de 1976 à 1983.
Il ne sera pas question ici, pourtant de disséquer, le processus, ses origines, ses raisons, et ses prolongements contemporains éventuels. Et ce pour plusieurs raisons.
La première, la moins fondamentale, est que la dictature a fait l’objet d’innombrables études, conférences, universitaires comme partisanes et de décisions gouvernementales visant à en effacer les séquelles. Le souci, bien compréhensible, d’éviter la répétition d’un drame ayant eu des conséquences multiples, mais toutes négatives, permet de comprendre cette obsession argentine, conduisant à lire le présent actuel des forces armées à travers le prisme du passé immédiat. La seconde, conséquence de la première, est la volonté d’essayer de poser la question militaire dans une perspective fonctionnelle, indifférente aux aléas de la conjoncture politique intérieure. Quelle peut être pour un “ Etat moyen ”, pour reprendre la définition d’une chercheuse argentine, Carina J. Miller,1 la politique de défense la mieux appropriée ? Et logiquement, quel est le modèle de forces armées le plus adapté à cette politique ?
Pour résumer en quelques mots l’interrogation qui est la mienne, et que je souhaite évoquer ce soir, au delà de politiques de défense, effectivement mouvantes, et justifiant lepluriel privilégié par l’intitulé de la conférence, il y a une institution permanente, censée donner corps à cette/ces politiques de défense, l’armée. Refusant de poser le problème de qui, en termes de groupes sociaux, au delà des gouvernants de circonstance, sert cette
armée, sujet par ailleurs abondamment traité, la problématique est ciblée sur le quoi. A quoi peut donc bien servir l’armée argentine, une armée donc pour quoi faire ? La question ainsi posée est celle de la justification d’une institution, dont la pérennité n’a jusqu’ici paradoxalement été remise en question par aucun de sesCritiques les plus sévères.Que faire des militaires ?L’interrogation sous-jacente, latente et souvent inavouée est en effet celle là. Elle a orienté de façon décisive et commande toujours la réflexion, quand elle existe, et les initiatives.
Quel est le fondement du maintien d’une capacité militaire pour un Etat “ moyen ” comme l’Argentine ? La question est intéressante, même si la réponse n’est pas évidente, dans la mesure où l’observateur n’entend pas se substituer aux Argentins, civils comme militaires.
La question, du reste, n’est pas propre à la seule Argentine. Une chercheuse uruguayenne, en 1987 déjà, Carina Perelli,2 parlait de la “ crise existentielle des armées latino-américaines ”. “ La décennie 90 ”, écrivaitelle, “ montre des forces armées (..), qui tentent de s’adapter dans chaque nation, à un système institutionnel, avec d’autres critères de légitimation et d’autres justifications ”, (que ceux de la décennie antérieure). “ En quoi peut donc bien consister ”, poursuivait-elle, “ aujourd’hui, être militaire, pour un militaire latino-américain ? ”. Les alternatives proposées, concluait-elle sont diverses. L’une d’entre elles propose “ de dissoudre une institution qui comme les dinosaures aurait achevé son cycle ”. Proposition à peine énoncée et aussitôt écartée comme “ particulièrement légère ”.  Le recul, instinctif plus que raisonné, devant l’ hypothèse d’une suppression faute de mission ou de crédibilité suffisante, la volonté de trouver une affectation ou le plus souvent plusieurs, est une constante partagée par d’autres chercheurs ou responsables. Tania Delgado, d’origine vénézuélienne, s’insurgeait récemment dans une publication française, (3), contre “ l’argument selon lequel les forces armées seraient inutiles ”. “ Il s’agit de comprendre ”, poursuit-elle, pour expliquer le fil conducteur de son article, “ l’éventuelle disparition des forces armées ”. Ici encore l’auteur s’est efforcée de trouver les raisons militant pour le maintien d’un effort substantiel en matière de défense.
Au détour d’ouvrages argentins consacrés à la défense, et aux armées, de déclarations faites par des responsables politiques, l’interrogation finit aussi par affleurer. Rosendo Fraga, a écrit en 1997 un ouvrage dense sur “ la question militaire à la fin des années 90 ” (4). En page 269, il avoue de façon un peu tardive , que “ la situation des forces armées n’est pas facile (..) Le problème principal, c’est “ l’horizon ”. Ruth Diamint, ici présente, dans l’une de ses dernières publications, sur “ l’OTAN et les défis du Mercosur ”, (5) au terme d’une intéressante argumentation, arrête son propos et s’interroge sur un certain vide conceptuel laissant le “ disque dur ” des armées sans programme, parce que écrit-elle, “ en démocratie, aucun centre de pensée indépendante ”, sur ces questions, “ n’a été créé, et il n’a pas été possible d’inclure le thème dans le cursus universitaire. (..) Il n’y a pas plus de volonté politique du pouvoir exécutif ou des partis politiques, pour former des cadres civils spécialisés dans les questions de défense. Il n’y a pas plus de responsabilité citoyenne pour s’intéresser à ce secteur ”.

Au cours des débats sur la loi de défense nationale le député Juan Pablo Cafiero, (6), réfléchissant à voix haute, a reconnu la difficulté d’une perpétuation des forces armées que pourtant il s’apprêtait à voter. “ Si nous imaginons des hypothèses de guerre pour l’Argentine, à partir desquelles nous dussions organiser notre structure militaire, il va nous falloir beaucoup d’imagination pour trouver les arguments permettant d’imaginer que ces hypothèses de conflit ont un futur proche ou même relativement lointain”.
Choisir de ne pas entrer dans les circonstances, événementielles comme profondes, permettant de comprendre le “ processus ” des années 80 répond à une intention délibérée. Elle ne revient pas pour autant à ignorer un accident historique qui pèse encore sur l’histoire argentine d’aujourd’hui, commande et assez largement détermine le cadre conceptuel des politiques de défense. Poussant le raisonnement au bout de ses retranchements logiques, il est possible de dire que la relation de l’Argentine avec sa défense nationale, ses armées, est négative au sens le plus littéral et non éthique du terme. La politique de défense est le reliquat jugé tolérable et non dangereux laissé à l’espace militaire par la société politique et civile.
Le mensuel économique Mercado, avait en 1991 publié un dossier significativement intitulé, ¿ Que hacer con los militares ? (7). Le justificatif donné par son auteur et par la revue à une telle interrogation est toujours d’actualité. Il mérite à ce titre d’être cité, et repris ici, compte-tenu de son exemplarité. .. Il est singulier que la définition fondamentale et permanente des militaires comme défenseurs de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale du pays dans une situation de conflit externe, n’ait pas mérité de grand débat pas plus que d’une réflexion au sein de la société civile, ou au moins dans les secteurs politiques et les corps constitué qui la représentent. Il est vrai poursuit Mercado, qu’un contexte politiquementcontraignant l’a empêché jusqu’ici. Le débat sur le rôle des forces armées est en effet focalisé sur le niveau d’intervention des militaires dans la sécurité intérieure. L’histoire récente justifie cette récurrence obsessionnelle.
La réflexion théorique, universitaire, a privilégié, du moins jusqu’aux derniers mois de l’année dernière, l’affirmation d’une hiérarchisation soumettant les autorités militaires au pouvoir civil issu de l’élection. La bibliographie sur ces sujets est immense, concernant l’Argentine comme les autres pays d’Amérique Latine. Rut Diamint a publié en 1999 un ouvrage de référence qui fait autorité, auquel tous ceux qui sont intéressés doivent et peuvent se reporter, Control civil y fuerzas armadas en las nuevas democracias latinoamerinas (8).
Sur le terrain de l’action gouvernementale, le “ Livre blanc de la défense nationale ”, publié en 1999, et ayant bénéficié d’un large consensus public,(9), résume en quelques mots la ligne de conduite des autorités à l’égard des forces armées depuis le rétablissement de la démocratie. A partir du retour à la normalité institutionnelle à la fin de l’année 1983, la République Argentine a été régulée de façon définitive par l’Etat de Droit. Cequi veut dire qu’aucun domaine de l’activité publique du pays n’échappeau contexte lié aux normes juridiques de l’Etat Argentin. Le Livre blanc décrit ensuite de façon précise les facultés en la matière relevant du pouvoir législatif, du Congrès national et celles détenues par le Président de la République. Il rappelle le cadre législatif adopté depuis 1983 en insistant de façon toute particulière sur la frontière stricte voulue par le législateur établie entre sécurité intérieure et sécurité extérieure. La loi de sécuritéintérieure n°24 059, adoptée en 1992, précise le Livre blanc, “ établit le non-emploi ” (en gras dans le texte), en principe des Forces Armées ” (même remarque) “ dans le champ de la sécurité intérieure.
Le contexte argentin, suffisamment connu pour ne pas nécessiter d’approfondissement, permet de comprendre la priorité donnée par le législateur à une définition claire entre ce qui relève de missions internes et extérieures, préoccupation qualifiée par la revue citée supra, Mercado, de ligne de conduite obsessionnelle. Les forces armées argentines, comme celles de la quasi totalité de leurs homologues latino-américaines ont en effet passé les années 1965-1985 arc-boutées sur un méridien conducteur mêlant étroitement la sécurité nationale à la préservation de l’ordre intérieur. Cette théorie légitimatrice d’un engagement militaire sur le terrain qui est celui des forces de police, a été en son temps identifiée sous l’appellation de “ doctrine de la sécurité nationale ”. La sécurité nationale a fait l’objet d’études nombreuses, en Argentine, comme dans tous les pays d’Amérique latine. Pour plus de précision, on renvoie à la synthèse publiée à ce sujet par un chercheur colombien, Francisco Leal Buitrago en 1994 (10).  De façon moins explicite, mais révélant une approche, ou une volonté identiques, les gouvernements argentins, sans remettre en question l’existence de forces armées, ont pris des décisions convergentes, d’une majorité à l’autre, visant à réduire lentement mais sûrement l’espace occupé par les militaires.

Les décisions les plus lourdes de conséquence en la matière ont été d’ordre budgétaire. Le budget des armées est passé sous la barre de 1% du PIB en 1995. A titre de comparaison on verra sur le tableau ci-dessous que depuis le rétablissement de la démocratie ce pourcentage a baissé de plus de moitié.


Tableau n°1 :

Part du PIB consacré aux dépenses militaires
1970/1975 2,4%
1976/1983 3,9%
1984/1989 2,4%
1990/1991 2,1%
1995 0,95%
Les conséquences concrètes de cette situation budgétaire ont été très rapidement perceptibles. Les effectifs ont été réduits au delà de 50%, passant de 157 000 en 1981, à 73 000 en 1996 et 53 000 actuellement. Malgré cette diminution la part des dépenses consacrées aux personnels absorbe aujourd’hui la quasi totalité des dépenses (11).

Tableau n°2 :

Année personnels et retraites Investissements et fonctionnement
1970/1975 66,8% 33,2%
1976/1983 50,9% 49,1%
1995 89,3% 10,7%
Cette répartition affecte le fonctionnement d’une institution, maintenue et paradoxalement laissée dans une incapacité opérationnelle dont témoigne par exemple l’existence d’une aviation aéronavale sans porteavions depuis le déclassement du 25 de Mayo en 1988, ou le nombre croissant d’accidents d’aéronefs victimes d’une maintenance aléatoire.


Tableau n°3 :

Accidents d’aéronefs (1986-1996)
1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996
3 3 7 5 5 - 2 9 - 5 6
Les missions définies par l’Etat, comme celles imaginées par les chercheurs spécialisés, répondent à la même logique, celle d’un non emploi des forces armées. Quelles qu’en soient les motivations réelles ou supposées, l’action de la diplomatie argentine a conduit à un gel des capacités traditionnelles des armées.
La principale fonction des armées, la défense des frontières a été vidée de son contenu par l’établissement d’un climat de confiance croissant avec les voisins brésilien et chilien. Les trois pays ont renoncé à leurs programmes de recherche dans le nucléaire et le chimique. Ils ont conjointement signé les grands accords internationaux relatifs au désarmement. Ils ont enfin dans une troisième phase renforcé les mécanismes de consultation mutuelle et multiplié les exercices conjoints. Une pratique coopérative régionale non théorisée, s’est substituée à une pratique de contention des voisins brésilien et chilien, nourrie et articulée par une pensée géopolitique militaire vivante (12)


Tableau n°4 :

Cône sud et grands traités de désarmement
Argentine Brésil Chili TNP 1995 1997 Tlatelolco (13) 1993 1994 1995Tableau n°5 : Mesures de confiance régionales1985 (30/11) Déclaration de Foz de Iguazu, Argentine et Brésil renoncent à un usage mutuel de l’arme nucléaire 1987 (4) 1er symposium d’études stratégiques entre l’Argentine et le Brésil 1990 (28/11) Foz de Iguazu. Renonciation de l’Argentine et du Brésil à la fabrication d’armes nucléaires et aux essais. Ils créent un système commun de comptabilité et de contrôle 1991 (29/5) L’Argentine arrête le projet Condor (missile) , 1991 (5/9) Argentine, Brésil et Chili, renoncent à la fabrication et à l’usage d’armes biologiques et chimiques 1991 (18/12) Argentine et Brésil signent un accord sur l’usage exclusivement pacifique de l’énergie nucléaire 1995 (9/11) Mémorandum argentino-chilien de compréhension en matière de défense 1997 (27/4) Déclaration de Rio de Janeiro, Argentine et Brésil créent un Comité permanent de coordination militaire 1997 (23/7) A Potrero de Funes le Mercosur met en place un Mécanisme de consultation et concertation politique 1997 (21/8) Argentine et Chili signent le Protocole d’Ottawa sur les mines antipersonnel 1998 (24/7) Le Mercosur, la Bolivie et le Chili, proclament la région zone de paix, libre d’armes nucléaires 1999 (3/6) Les parlements argentin et chilien ratifient un traité mettant fiin à leurs différents frontaliers.

Les Malouines/Falkland, îles contestées, objet d’un culte irrédent lancinant depuis la guerre avec les Britanniques en 1982, ne constituent plus une hypothèse de conflit potentiel. Les rapports avec le Royaume-Uni ont été apaisés par les régimes démocratiques. Les deux pays ont normalisé leurs relations mutuelles.


Tableau n°6 :

Malouines, Argentine et Royaume-Uni
1982 (2/4 au 13/6) guerre
1989 (19/10) fin officielle des hostilités, mise sous cloche du conflit
1990 (16/2) rétablissement des relations diplomatiques
1990 (31/3) levée par le R-U de la protection militaire des Falkland
1990 (7) échange d’ambassadeurs
1993 un général argentin prend le commandement descasques bleus déployés à Chypre et comprenant un contingent anglais
1995 (25/9) accord Argentine/R-U sur l’exploitation pétrolière
de la mer adjacente aux eaux territoriales des deux pays
1996 (3) achat de matériel militaire anglais par l’Argentine(9 chars à GKN Defense).
1996 (6/11) visite du général Balza, chef d’Etat-Major de l’armée
de terre à Londres
1998 (3) visite du chef d’Etat-major des armées britanniques,
Sir Charles Guthrie à Buenos Aires
1998 (27/10) visite officielle du Président Menem à Londres
1999 (9/3) visite du Prince Charles à Buenos Aires
1999 (14/7) accord de libre-circulation entre les Malouines et l’Argentine
1999 (8/11) Paris. Entretiens entre Tony Blair et Fernando De La Rua
1999 (10/12) le Prince Andrews assiste à la prise de fonction
du Président De La Rua.
2000 (16/4) visite à Londres du vice-président “ Chacho ” Alvarez
2002 (14/2) visite à Buenos Aires du ministre britannique de la défense


Les troupes argentines ont enfin, en petit nombre, mais de façon continue, été envoyées sur des terrains d’opération extérieure, afin de garantir la paix, c’est à dire d’agir en contradiction avec les réflexes traditionnels qui doivent être ceux des militaires. Parce que, comme l’a déclaré à l’occasion d’un séminaire d’officiers généraux latino-américains et espagnols, l’amiral argentin José Heredia, la mission essentielle du pouvoir militaire
d’une Nation est d’avoir la capacité de faire la guerre (14). C’est ainsi que depuis le retour de la démocratie des soldats argentins ont servi comme casques bleus de l’ONU, ou ont été placés sous commandement de l’OTAN. Le “ Livre blanc de la défense ” donne la liste exhaustive de ces participations qui mobilisaient en 1999, 762 militaires (15). L’insertion grandissante de l’Argentine dans les opérations de l’Alliance Atlantique, de la Guerre du Golfe au Kossovo, a articulé une tentative d’intégration diplomatique dans le bloc atlantique, inaboutie faute de complémentarités géographiques et géostratégiques (16). L’enseignement le plus intéressant que l’on peut tirer de cette volonté de faire participer l’armée argentine à des opérations extérieures est celle d’un parallélisme par la force des choses resté inachevé, avec la politique suivie en la matière par les gouvernements de la transition démocratique espagnole à l’égard de forces armées initialement peu fiables, démocratiquement parlant (17).  Enfin, développement ultime et paradoxal de cette volonté non avouée de démilitariser les forces armées, les missions nouvelles, potentielles ou futures, qui leur sont proposées concernent pour l’essentiel des domaines d’action civils, au nom des nouveaux risques, caractéristiques des menaces accompagnant la mondialisation. Le “ Livre blanc ” en dresse un catalogue non limitatif, allant de l’assistance humanitaire, aux opérations de protection civile, en passant par la défense de la qualité de vie, le soutien aux activités dans l’Antarctique, l’aide multiforme à la communauté argentine, la protection de l’environnement, et mais la conclusion est en cohérence avec les alinéas précédents, la participation à des opérations de sécurité intérieure dans les limites fixées par la loi. Le ministre actuel de la défense le général ® Jaunorena, reprenant l’opinion exprimée par le Président Duhalde, a laissé entendre dans une déclaration, qu’effectivement la distinction entre menaces internes et extérieures avait perdu de sa validité (18). Les chercheurs et en particulier dans une publication récente Rut Diamant (19) orientent leurs réflexions dans cette direction, tout en reconnaissant ses limites et ses risques, puisqu’elles conduisent au terme d’un raisonnement paradoxal visant à dépolitiser les forces armées à leur donner des missions civiles.
Ce type de missions, commente, l’amiral Heredia, pour nous ne peuvent être que, conjoncturelles, circonstancielles et secondaires (..) Elles ne peuvent constituer la “ raison d’être ” et la “ nouvelle mission ” des forces armées sud-américaines. Elles peuvent être de légitimes objectifs imposés par le pouvoir politique, en accord avec les nécessités et les circonstances de chaque nation, mais en aucune façon l’axe de l’existence du pouvoir militaire dont l’essence reste d’avoir la capacité de faire la guerre.Déterminations et définitions extérieures aux arméesFaute d’avoir eu le courage politique d’aller jusqu’au bout d’une logique conduisant à la suppression des forces armées, ou de dégager les capacités financières permettant de définir un autre modèle d’armée, la société argentine dans ce domaine comme dans d’autres se trouve face à une institution dérivant en fonction de déterminants qui lui sont extérieurs.  Déterminants d’ordre internes tout d’abord. Au delà du “ processus ”, l’Argentine a été dans le passé un pays marqué par une culture politicomilitaire qui a imprégné les mentalités.
Historiquement le pays s’est construit contre lui-même, ou pour être plus précis contre certains éléments constitutifs de sa réalité sans que pour autant il s’agisse de conflits pouvant être qualifiés de civils. Il n’y a pas eu de guerre extérieure majeure, constructrice de consensus national. Les querelles de voisinage ont été exceptionnelles en dépit d’un sentiment de méfiance prolongé à l’égard du Brésil et du Chili. Le différent territorial des Malouines ouvert en 1833, avec l’occupation des îles par le Royaume-Uni n’a jamais, sinon de façon éphémère et ambiguë en 1982, joué dans l’histoire argentine le rôle qui a été celui des provinces irrédentes d’Alsace Lorraine dans l’imaginaire national des Français.  La guerre, les violences, ont été pour l’essentiel, intestines, même si ce caractère a pu prendre au fil des années et des situations un contenu mouvant.
L’indépendance a été faite par des créoles formés à l’espagnole contre des Espagnols résidant dans le vice-royaume de La Plata. Les guerres entre Buenos-Aires et les Provinces ont opposé des entités relevant de réalités initialement communes aux limites floues, ainsi qu’en témoigne aujourd’hui encore le nom de l’Uruguay, “ République orientale ”, géographiquement définie par rapport à Buenos Aires. Les guerres patagoniennes enfin ont mobilisé créoles de vieille souche et immigrés contre la population
indienne d’origine. La fin de ce cycle a coïncidé avec la professionnalisation des armées, mais aussi avec la militarisation des esprits, révélatrice d’une histoire nationale construite par des hommes de guerre. L’esprit civique, reflet de ce vécu met en effet en valeur et en évidence une culture patriotique d’esprit militaire, articulée sur des “ pères de la patrie ” dont beaucoup sont des soldats. Les principaux “ libérateurs ”, mais aussi un grand nombre de présidents ont été bien avant les crises civilo-militaires du siècle passé des généraux. Le président Roca, officier héros des guerres indiennes, est particulièrement représentatif de ce type de responsable mêlant intimement une double légitimité. Diana Woisson a reproduit dans son livre sur le nationalisme argentin (20) un document graphique illustrant de façon significative un état des lieux ancrant dans les fondements mêmes de la République un mélange des genres civils et militaires. Un calendrier diffusé pour les élections de 1987 par le parti justicialiste présente ceux qui pour cette formation politique sont “ les paladins de la Libération ”, les généraux San Martín, Rosas et Perón. Les dernières années du XIXème siècle, et les premières du XXème ont consolidé la confusion des genres.  L’action politique radicale de ces années là, visant à démocratiser le pays, a intimement associé dans ce combat, le parti et plus spécialement sa jeunesse, et l’armée (21). Les puebladas de 1890, 1893, 1905 organisées par les radicaux sont révélatrices de ce type d’alliance. Couronnement de cette évolution, la confection des listes électorales en 1912 a été confiée à l’armée.  A partir des années 1930 cette confusion, légitimée par la conscience nationale s’est institutionnalisée avec l’émergence d’un parti militaire, émergence bien étudiée en France par Alain Rouquié (22), intervenant le plus souvent en concertation avec des forces politiques civiles, et parfois à leur demande. On n’insistera pas ici sur le déroulé d’un cycle historique ayant fait l’objet de nombreuses études (23). Pour mémoire on se bornera à signaler que sur 23 présidents constitutionnels ayant exercé leurs fonctions de 1930 à 1983, 6 ont été écartés par les militaires et 15 ont été des militaires. Les 15 civils ont gouverné pendant 15 ans et les 15 militaires 38. Sur ces 38 années, 16 l’ont été à l’issue d’une élection.  Rien d’étonnant donc, à ce qu’en l’absence de missions authentiquement militaires, le ministre de la défense du Président Duhalde, ait mis à l’étude, comme on l’a vu supra, la possibilité de donner aux forces armées des missions de sécurité intérieure. Ce glissement accompagne une évolution des esprits, visant à dépolitiser les armées, on l’a également vu supra.
Il relégitime, de façon inattendue un mélange des genres hérité de l’histoire. Cette conjonction fortuite pourrait à l’avenir, et compte-tenu de la crise grave traversée par le pays, réactiver des comportements politiques mis sous le boisseau depuis 1983. La multiplication de déclarations par les plus hauts responsables de l’armée ces derniers mois, signalant leur refus d’intervenir dans la vie publique, reflète probablement au delà du rappel rhétorique de la règle du jeu démocratique, un attentisme bousculé par des sollicitations civiles extérieures. Cet attentisme, les armées n’ayant plus de fonction sociale et utilitaire définie, pourrait trouver ses limites dans la réévaluation de leur image et de leur rôle qui pourrait leur être proposée.  Les déterminants étrangers de l’avenir des armées et des politiques de défense, au sens le plus littéral du terme, sont tout aussi importants. L’indéfinition prolongée des autorités comme de la société argentines, a favorisé une dérive calée sur des orientations venues des Etats-Unis.  Puissance universelle et hémisphérique majeure, les Etats-Unis ont dés la chute du système bipolaire qui régissait les rapports internationaux, révisé leurs rapports au monde, afin d’organiser ce qu’un ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, a appelé leur hyper puissance (24). L’Amérique latine n’a pas échappé à cette remodélation.  Les armées, institutions les mieux structurées dans un continent latinoaméricain où les Etats ressemblent souvent aux montres molles de Salvador Dali, ont fait l’objet d’une attention spéciale. L’articulation théorique et l’expression concrète de cette coopération de type nouveau est ici encore connue et largement étudiée. Le combat pour le monde libre et la démocratie a changé de contenu. La page de l’anticommunisme, ciment d’un partage des rôles où l’Amérique latine se voyait confier au nom de la Doctrine de sécurité nationale l’élimination des “ Cinquièmes colonnes ” soviétiques a été tournée. Celle des mobilisations contre les nouvelles menaces a pris le relais avec une force croissante. Lutte contre le narco-trafic dans un premier temps, couplée sur une croisade anti-terroriste depuis l’élection d’un président républicain aux Etats-Unis, George Bush, qui a instrumentalisé diplomatiquement et militairement les attentats du 11 septembre 2001 sur New York et Washington (25). En Amérique latine, la Colombie constitue le théâtre matérialisant ces nouvelles batailles, articulant le rassemblement du continent contre “ l’axe du mal ”.
L’Argentine a participé comme les autres pays de la sous-région aux réunions planifiées à Washington pour transmettre le nouveau logiciel d’influence nord-américain. Les Etats-Unis ont mis en place des rencontres formelles, de ministres de la défense à partir de 1995. L’une d’entre elles s’est tenue à San Carlos de Bariloche le 9 octobre 1996.


Tableau n°7 : Conférences des ministres de la défense des Amériques
1995 1996 1998 2000
Etats-Unis Argentine Colombie Brésil (Williamsburg) (Bariloche) (Carthagène) (Manaus) D’autres relèvent de logiques diffuses visant à populariser au travers de réseaux intellectuels, universitaires, de centres de recherche, comme le Center for hemisferic defense studies, les nouvelles théories. Les latinoaméricains ont été par ailleurs sollicités de participer à des exercices conjoints avec les Etats-Unis, coïncidant avec les nouvelles orientations et présentant l’avantage pour des armées en état de pénurie, d’obtenir un soutien logistique et matériel appréciable. L’Argentine et ses voisins participent ainsi, avec les Etats-Unis, à des manoeuvres annuelles des armées de terre dites Fuerzas unidas, de la marine, dites, Unitas, ainsi qu’à des exercices supposés répondre à des menaces multiples (narco-trafic, immigration clandestine, terrorisme), dites Cabañas.
Depuis 1983, et surtout 1989, l’Argentine a intégré comme jamais dans le passé le système de défense nord-américain. Au nom du “ Réalisme périphérique ” théorisé par R. Escudé, (26), la diplomatie argentine a recherché ce que son ministre des affaires étrangères de l’époque, Guido Di Tella, a appelé une “ relation charnelle ” avec les Etats-Unis. L’Argentine a renoncé sans contrepartie à son industrie militaire de pointe. Le missile Condor a été enterré en 1991. Et les constructions aéronautiques ont été rachetées en 1995 par l’avionneur américain Lockheed Martin (société Lmaasa, Lockheed Martin Aircraft & Logistics Center). Des officiers argentins ont été détachés de façon permanente à partir de 1997 auprés du service du Commandement sud des Etats-Unis chargé du renseignement contre le trafic de stupéfiants, la Fuerza de tareas conjuntas de inteligencias.
L’Argentine a été le seul pays latino-américain ayant participé militairement à la guerre du Golfe. Elle a on l’a vu placé des détachements sous commandement OTAN en ex-Yougoslavie. Dans la période récente le Président De La Rua a proposé une aide militaire afin de participer aux opérations en Afghanistan et l’actuel chef de l’Etat Eduardo Duhalde a en mars dernier laissé entendre que l’Argentine pourrait contribuer à l’effort de guerre engagé dans le cadre du Plan Colombie. Cet alignement a donné à l’Argentine la satisfaction morale d’entrer, avec toutefois un statut assez flou, dans le cercle restreint des Grands alliés extra-OTAN (Gran Aliado extra-OTAN, MNNA, Major Non-NATO Ally) (27). Il n’a pas facilité la relation entretenue avec ses voisins brésilien et chilien. Il a encore moins permis de débloquer les clefs de l’aide financière nord-américaine et du FMI. Pas plus que l’appartenance au TIAR n’avait valu à l’Argentine des dictateurs un soutien des Etats-Unis contre l’ennemi anglais et européen, l’adhésion de la démocratie au club MNNA, n’a entraîné de retombée significative en matière économique et financière.  La conclusion reste des plus ouvertes. La ligne de pente, on l’a vu, est celle d’une indéfinition prolongée des responsables politiques, comme de la société en général à l’égard de la défense du pays et du rôle des forces armées. Cette tendance donne à des facteurs et à des acteurs extérieurs au champs politique démocratique un poids et une influence finalement déterminants.  La question militaire il est vrai n’est pas des plus facile, en Argentine comme en d’autres parties du monde. Ainsi que l’a exprimé le général espagnol Alberto Píris, au cours d’un colloque sur le conflit colombien, “ l’utilité des armées (..) a traversé depuis le passé le plus lointain la plus grande versatilité (..) En Espagne, les forces armées vivent avec perplexité le moment actuel, après avoir soutenu un régime auto-légitimé sur une victoire militaire, aujourd’hui disparu, et être entré de façon enthousiaste dans une alliance dont l’ennemi s’est volatilisé ” (28). Cette perplexité est partagée par l’actuel chef de l’Etat péruvien qui en a tiré en ce qui le concerne une conclusion radicale. Le 16 août 2001, à l’occasion de sa prise de fonction, et de façon sans doute quelque peu naïve, le président péruvien Alejandro Toledo, a lancé un appel à un désarmement concerté et réfléchi à ses homologues latino-américains. Parce que leur a-t-il dit “ les dépenses militaires sont incompatibles avec les priorités de la lutte contre la pauvreté ” (29) ..

 

1.  Carina J. Miller, Influencia sin poder, Buenos Aires, Nuevohacer, 2000
2.  Carina Perelli, “ El nuevo ethos militar en America latina ”, Buenos Aires, Ser en el 2000, n°4, sept. 19933.  Tania Delgado, “ Forces armées et néolibéralisme en Amérique latine, le désarmement du continent
”, Paris, Doc. Fr./Les champs de mars, 2000
4.  Rosendo Fraga, La cuestion militar al finalizar los 90, Buenos Aires, CEUNM, oct. 1997
5.  Rut Diamint, La OTAN y los desafios en el Mercosur, Buenos Aires, Nuevohacer/Univ. Torcuato di Tella, 20016.  in 5
7.  Miguel Angel Diez, Norberto Wilmer, “ Que hacer con los militares ”, Buenos Aires, Mercado, n°885, juill. 19918.  Rut Diamint, Control civil y fuerzas armadas en las nuevas democracias latinoamericanas, Buenos Aires, Nuevohacer, 1999
9.  Libro Blanco de defensa nacional, Buenos Aires, Ministerio de defensa, 1999
10.Francisco Leal Buitrago, El oficio de la guerra, Bogota, TM, 199411.Federico Dorin, “ Fuerzas armadas, reestructuración y presupuesto ”, Buenos Aires, Nuevo Proyecto, CEPNA, n°7-8 Federico Dorin, “ PBI, gasto y politica de defensa ”, Buenos Aires, Ser en el 2000, n°4, sept. 199312.On pense ici aux travaux publiés dans les années 1970, par les généraux Juan Guglialmelli et Osiris Villegas sur la géopolitique du cône sud et de l’Argentine, par l’amiral Segundo R. Storni et le colonel Jorge E. Atencio sur la “ mer argentine ”.
13.TNP : Traité de non prolifération nucléaire. Le traité signé à Tlateloloco, au Mexique, dénucléarise l’Amérique latine14.Excmo. Sr. Almirante D. José Heredia, “ Poder militar. Antecedentes, naturaleza, e inserción político-institucional. Perspectiva del factor estratégico-militar hacia fines del siglo XX ”, Madrid, tecnos,1992
15.       cf. note 9 et “ Argentina, Peacekeeping is the key to higher profile ”, Londres, Jane’s Defence
Weekly, 21 mai 1997
16.Voir Rafael Mariano Grossi, Penúltima Alianza : el proceso de expansión de la OTAN y el nuevo mapa de la seguridad internacional, Buenos Aires, Nuevohacer, 1999 et Jorge Domínguez, “ L’Argentine, partenaire sud-atlantique de l’OTAN ”, Bruxelles, Revue de l’OTAN, printemps 1979
17.cf. Felipe Agüero, Militares, civiles y democracia, Madrid, Alianza, 1995 et Pérez Henares, C.A.
Malo de Molina, E. Curiel, Luces y sombras del poder
militar en España, Madrid, Temas de hoy, 1989
18.cf. La Nación du 15 janvier 2002. Propos tenu par le Président Duhalde :
Nos forces armées existent, mais nous ne savons pas pourquoi, c’est l’une des questions pendantes de la République (..) Nous avons des problèmes defrontières, de douane, des conflits sociaux, où ils pourraient apporter leur contribution ;
Le propos annonce un prolongement de la décision prise par le Président Fernando De la Rúa en 2001 avec la création du Codena, Conseil de Défense Nationale (décret n°839/2001)
19.Rut Diamint, Democracia y seguridad en America latina, Buenos Aires, Nuevohacer/Universidad Torcuato Di Tella, 200120.Diana Woisson, Un nationalisme de déracinés, L’Argentine pays malade de sa mémoire, Paris, CNRS, 1992
21.cf. Ernesto Corvalon in (19)
22.Alain Rouquié, L’Etat militaire en Amérique latine, Paris, Seuil, 1982
23.  cf. bibliographie en (22) et Felix Luna, Golpes militares, Buenos Aires, Planeta, 200124.Hubert Védrine, L’hyperpuissance américaine, Paris, Les Notes de la Fondation Jean Jaurès, n°17, sept. 2000
25.cf. George Bush, “ President delivers state of the Union adress ”, Washington, White House, 29 janvier 2002.Ensemble, avec nos amis et alliés d’Europe et d’Asie, comme d’Afrique et d’Amérique latine, nous allons démontrer que les forces de la terreurs ne peuvent arrêter (..) la liberté
26.Rafael Escude, Realismo periferico, Buenos Aires, Planeta, 199227.avec l’Australie, la Corée, l’Egypte, Israël, le Japon, la Jordanie, la Nouvelle Zélande.
28.Alberto Píris, “ Para que sirven los ejercitos ”, Bogota, Tiempos de paz, 1996
29.Dr. Alejandro Toledo, Integración, lucha contra la pobreza y gasto militar en América latina, Lima, Presidencia de la República, 2001


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Les politiques de défense : une armée pour quoi faire ? > Jean-Jacques Kourliandsky

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