Le “Troc”, phénomène nouveau en Argentine, est aujourd’hui en passe de devenir permanent. Ce phénomène soulève des passions parce qu’il est en rapport à l’existence même des gens, à leur subsistance, à leur vie quotidienne.  Comment est né ce laboratoire d’ingénierie sociale ? Avec nous deux et avec Horacio Cobas, car nous avons été les fondateurs du premier marché du troc en Argentine. Nous trois nous partagions, depuis les années 80, différentes expériences associatives, aussi bien dans nos vies personnelles que familiales.
Nous vivions, à l’époque et encore aujourd’hui, dans les environs de la ville de Buenos Aires, une banlieue à la fois industrielle et urbaine qui, peu à peu, a vu disparaître ses industries. Elle ne s’est pas transformée en une ville satellite ou une cité dortoir, mais les grands sites industriels des années 70 et 80 se sont fermés les uns après les autres. L’actuel emplacement d’un des sites de troc le plus important était une usine industrielle avec plus de 20 000 ouvriers environ, une entreprise textile appelée “ a Bernalesa ”. Cet espace est maintenant utilisé par l’un des plus importants clubs du troc, quoique pas le plus grand, qui rassemble près de 20 000 personnes chaque semaine. Pendant les années 80 nous avons mis en place un “ Programme d’Autosuffisance régionale ”. Son but était l’autogestion comme réponse à la situation socio-économique, en parfait accord avec notre culture et notre façon d’être. Dans la région de Quilmes, Bernal, Don Bosco, et dans le sud de la ville de Buenos Aires, nous avons mis en oeuvre des initiatives pour développer des potagers et des actions de recyclage de matériaux, c’est-à-dire des idées novatrices pour le traitement des déchets ménagers. Nous nous sommes aperçus que les gens faisaient siennes certaines de nos initiatives. Nous avons alors pensé qu’il devait y avoir un lien très fort entre notre démarche et les besoins des gens. C’était les années 90, le chômage déjà en hausse. Parmi nos amis, beaucoup d’entre eux perdaient leur travail et nous avons pensé qu’être “ autogestionnaire ” de façon individuelle n’était pas suffisante.
Après la conférence de Rio à laquelle nous avons participé comme une ONG de plus, et où il était question de développement et d’environnement, nous avons pris connaissance de l’Agenda 21, un document de la plus haute importance concernant l’avenir qui signale la nécessiter de corriger certains problèmes posés par l’économie de marché, d’autant plus dans un pays comme l’Argentine, avec une position très périphérique.
Nous avons ainsi décidé la création d’un groupe d’aide mutuelle, inspiré du fonctionnement des groupes d’alcooliques anonymes, à l’intention de tous les travailleurs qui perdaient leur emploi. Nous étions loin des chiffres socioéconomiques actuels, avec un 30% de chômage en Argentine. Nous avons appelé ce groupe “ Entrepreneurs anonymes ”.  Comment cette expérimentation a-t-elle évolué ? Les gens venaient, posaient leurs problèmes, mais on en restait dans l’auto compassion. Tout le monde se plaignait et cherchait le coupable : c’était l’Argentine, le gouvernement, etc. Après deux ans de fonctionnement nous avons pensé qu’il fallait faire quelque chose de plus intéressant et de plus actif avec ce groupe. Nous avions en tête l’idée de créer un marché pour tous ceux qui ne pouvaient pas “ s’ajuster ” au marché global dont les premières traces étaient déjà perceptibles avec l’apparition d’Internet, des ordinateurs portables, des téléphones portables, etc.
Le 1er mars 1995 nous avons créé le “ Club du Troc ”, une appellation non dépourvue d’un certain comique. Le terme “ troc ” était pratiquement hors d’usage. Il était devenu, tout compte fait, un mot fossile, appartenant à la préhistoire. Nos amis, nos familles pensaient que nous avions perdu la tête et certains d’entre eux ont cessé de nous adresser la parole. Qu’estce que c’était que ce Club du Troc ? Le 1er mai 1995, vingt personnes avec la consigne de réaliser des échanges de services se sont données rendezvous dans l’une des nos maisons Nous étions des copains, l’odontologiste, le jardinier, une femme qui faisait des repas, un conservateur de musée, un psychologue, un chimiste, etc. Nous avions en tête l’idée d’échanger nos savoirs-faire car nous n’avions pas d’argent. Si on pensait à l’argent, c’était comme un obstacle qu’il fallait surmonter. Et nous avons fait comme les alcooliques anonymes : que se passerait-il si nous éliminions l’alcool ?  Que se passerait-il si nous éliminions l’argent ?
Ce groupe initial d’une trentaine de personnes a pu constater, au long de 1995, qu’il était possible de résoudre un grand nombre de besoins insatisfaits par le biais du troc. C’était une activité, disons, très “ bohème ”.  D’autres ont rejoint peu à peu le premier groupe. Le système initial de débit et de crédit, sous forme de bilan, est devenu rapidement insuffisant.
C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle nous avons été amenés à créer une “ monnaie de troc ”. Nous avons pensé à l’époque que cette monnaie de troc ne devait pas être unique. Elle a, certes, des qualités différentes de celle de la monnaie officielle, car si elle avait été identique à la monnaie légale, elle se serait rapidement dénaturé, comme celle-ci. Ainsi, des lignes de conduite ou des traditions du Club du Troc se sont créées, à l’instar d’autres associations d’aide mutuelle. Une des règles du jeu, de ce “ jeu ” que nous avons inventé, était de recevoir de façon volontaire un nombre annuel de crédits, qui sont depuis lors distribués de façon plus ou moins uniforme et périodique.
Certains spécialistes des questions monétaires se sont penchés sur cet aspect et l’ont étudié d’un point de vue plutôt théorique. Si notre mémoire ne se trompe pas, il y a même eu un livre à cet égard. Tous les membres du Club du Troc reçoivent, donc, régulièrement un certain nombre de crédits.  Un autre élément important c’est qu’ils les reçoivent sous forme de prêts. Autrement dit, s’ils souhaitent quitter le Club, s’il décident d’abandonner ce “ jeu ”, ils doivent restituer ces crédits. Ce mode de fonctionnement pose la nécessité d’un accord très solide de réciprocité, de solidarité, où tous les membres du club sont solidaires entre eux.  Depuis 1995 jusqu’au présent, le nombre de membres a progressivement augmenté et, depuis 2001, en moins de douze mois nous avons eu une croissance de 1 000 %. En juin 2002 le club compte un million d’associés directs et touche, si on inclut les familles et les proches qui reçoivent indirectement les bénéfices du troc, un chiffre qui tourne autour de cinq millions de personnes. Il va sans dire, que cette croissance a produit un impact important sur le système de gestion qui, au départ, était très artisanal. Et, je dirais qu’il continue de l’être parce que nous avons eu une croissance beaucoup trop importante. Il ne faut pas oublier, en plus, que par la situation que traverse l’Argentine ils ont été nombreux à rejoindre le Club du Troc.
Or, au-delà de la problématique de la décadence ou de la mauvaise distribution des ressources dans certains secteurs de la population, ainsi que de la virtuelle paralysie de l’économie, le Club du Troc propose quelques éléments intéressants permettant d’examiner la réalité économique et s’interroger sur l’économie formelle. Les économistes – aucun parmi nous ne l’est vraiment – devraient se pencher sur cette plate-forme conceptuelle afin de comprendre les erreurs commises dans un pays comme l’Argentine ou dans d’autres pays où les populations doivent surmonter des problèmes de base comme l’alimentation ou la santé. Pour schématiser, nous avons d’une part les “ prosumiteurs ”. Ce nom évoque le fait de produire et de consommer en même temps. De ce fait, ils constituent ce que Alvin Toffler désignait comme des “ nouveaux acteurs ” de l’économie.  Les participants au Club du Troc sont très orientés sur l’alimentaire.
Les gens qui fournissent des aliments et des matières premières, très insuffisantes en Argentine, comptent pour un 60 %. Pourquoi ? Voyons un exemple : il y a douze mois, une tonne de farine, un produit typique, coûtait 100 dollars américains. Maintenant le dollar “ coûte ” quatre fois
plus, après la dernière dévaluation et la fin de la convertibilité (jusqu’en décembre 2001 le taux de conversion fixe entre le peso et le dollar était fixé à égalité). Ainsi, les exportateurs et un nombre non négligeable de personnes voient de bons yeux la possibilité d’exporter cette farine. Et si le prix nominal en dollars est resté inchangé, pour la bourse du consommateur local il s’est tout simplement multiplié par quatre. Cette situation a eu des conséquences graves pour la population et le Club du Troc s’est donné la tâche de soutenir les petits producteurs d’aliments qui représentent le 60% des gens dans notre marché du troc.
Le bon fonctionnement de tout notre système est un véritable défi pour les coordinateurs des 5 000 clubs distribués sur tout le territoire du pays, la moitié desquels se trouve dans la ville de Buenos Aires et dans les proches banlieues. On peut donc parler d’une “ pyramide ” dans laquelle le Club du Troc prend part dans la chaîne de valeur, où les matières premières et l’investissement sont les éléments de base : farine, huile, sucre.  Ce sont des produits que l’on trouve également sur le marché formel. Les commerçants ont bien perçu notre démarche et, lorsqu’une chambre de commerce a posé la question de la concurrence déloyale, ils se sont rapidement rendu compte que le Club du Troc était un grand acheteur de denrées alimentaires ou non alimentaires de base (cuir, bois, etc.) plutôt qu’un concurrent déloyal. La valeur ajoutée est ici du côté de la main d’oeuvre, une main d’oeuvre qui autrement ne trouverait pas sa place sur le marché formel du travail.
Nous disons que la nôtre est une activité “ interstitielle ” qui se place dans des espaces que l’économie formelle et globale ne tienne pas en compte : une personne qui, avec ses propres mains, tisse ou élabore un bien ne pouvant pas être vendu dans un supermarché, mais qui a toute sa place dans un Club de Troc Cette valeur ajoutée s’applique depuis des aliments jusqu’aux vêtements, voire des prestations professionnelles, c’est-à-dire, des activités plus “ sophistiquées ”. Le Club du Troc est un espace de rencontre pour des pratiques d’avant-garde et des services que mêmes les Mutuelles de la Sécurité sociale ne couvrent pas.
Que s’est-il passé au fur et à mesure ? Nous avons évoqué la question de la “ production-consommation ”. Dans un schéma de “ productionconsommation ” les gens sont à la fois des “ investisseurs ” et des “ producteurs ”. Par exemple, les bénéficiaires du système d’allocations chômage (planes trabajar) recevaient 150 pesos, c’est-à-dire 40 euros, environ.  Les membres du Club raisonnent ainsi : investir une partie de cet argent et ajouter son propre travail en créant ainsi une mini-entreprise.
Quarante euros sont, bien évidemment, insuffisants pour faire vivre une famille, mais avec ce processus d’investissement et de mini-entreprise ils améliorent leur situation. En dehors des “ producteurs-consommateurs ” il y a les investisseurs traditionnels et ceux qui ont toujours travaillé comme employés. Pour ces derniers, face à l’insécurité du travail salarié et le chômage éventuel ou réel, se pose la question de prendre leur destin en main, et lorsqu’ils installent une table de troc ou qu’on les appelle au téléphone, ils se transforment en petits entrepreneurs.  On pourrait aussi dire que le Club est une sorte de “ pépinière d’entrepreneurs ” et un espace d’épargne. Et puisque la monnaie, en théorie, se distribue de manière uniforme, cette activité est une manière de “ l’oxyder ”, de l’utiliser, de la faire circuler, de lui donner un usage productif, car personne ne l’accumule de façon spéculative. Cette accumulation improductive est un véritable fléau pour l’économie formelle. En Europe, dans les années 30, une expérimentation de cette nature avait été menée et en un an (c’était avant le nazisme) un florin alternatif avait permis de réduire le chômage et augmenter le circulant. Compte tenu de la masse monétaire, sa vitesse de circulation est égale au produit brut multiplié par l’inflation. L’inflation n’est pas une conséquence nécessaire de ce processus, si tant est que la productivité soit au rendez-vous. En principe, on peut penser que quand il y a émission monétaire il y a en même temps inflation. En plus, en Argentine, début 2002, tout de suite après la dévaluation, il s’est produit un pic d’inflation en l’absence d’émission monétaire.  Et la baisse de productivité explique ce phénomène. Dans cette paralysie de l’économie s’est engouffré un nombre considérable de personnes qui ne savaient plus que faire et qui avaient perdu leur travail.  Cette situation explique l’essor du troc, un mouvement où la femme devient un protagoniste fondamental car les hommes ont perdu leur travail et se sont engouffrés dans l’angoisse de ne plus retrouver d’emploi.  La femme a pris les choses en main, avec des produits artisanaux, des pratiques économiques différentes, en mettant en oeuvre ses propres savoirsfaire afin de surmonter les maladresses de la situation. Cette impulsion a crée un marché complémentaire, un marché qui voudrait même payer des impôts en monnaie de troc. Et les Maires de constater dans leur circonscription que les gens veulent être en règle en payant les taxes. Nombreuses sont les mairies qui se plaignent aujourd’hui parce que les chartes organiques des circonscriptions ne permettent que les recouvrements en monnaie officielle. Les Maires voient ainsi leurs budgets se réduire par cette impossibilité de recouvrement en monnaie alternative et découvrent qu’ils perdent ainsi une merveilleuse possibilité de compter avec une contribution en monnaie de troc.
C’est là une situation intéressante, car elle est créatrice de citoyenneté.
Si le citoyen peut payer ses impôts, alors il obtient en quelque sorte un droit et peut exiger de solutions de la part des autorités. Les Clubs du Troc engendrent une forme de démocratie directe car ils s’organisent de façon transversale, avec une coordination très horizontale. Nous pensons que le modèle proposé par le troc est celui de la pluralité. On recense un nombre important de réseaux. Les échanges, n’étant pas centralisées, peuvent se faire dans une relation plus souple. Nous avons parlé avec le Président de la République à deux reprises pour lui expliquer que ce système peut constituer un bon moyen de relancer l’économie. C’est pourquoi nous demandons sans cesse que le Club du Troc soit reconnu comme un nouveau dispositif associatif. Nous avons pour cela besoin d’une loi. Les députés et les sénateurs se sont déjà penchés sur la question mais nous n’avons pas encore de réponses concrètes. Pendant ce temps, l’influence du troc s’étend, non seulement sur les classes déchues ou exclues, mais sur les classes moyennes également. Une étude récente aurait découvert que le 30% de la classe “ A ” serait à même de participer au troc. De fait, les beaux quartiers de Buenos Aires (Palermo, Belgrano, etc.) ont déjà leur propre club. En outre, ce système n’est pas limité à l’Argentine et à la situation actuelle, bien qu’on ait vu ses bienfaits pour surmonter des situations de risque social à Formosa, Misiones ou Corrientes, entre autres provinces ayant beaucoup souffert, mais il peut également être appliqué dans d’autres pays d’Afrique ou d’Amérique latine. C’est une solution, en l’attente d’autres types d’aide au développement, organisée en système d’autogestion pour résoudre les problèmes économiques de la vie quotidienne.  Ceux qui n’ont jamais vu un “ club del trueque ” pourraient imaginer une sorte d’énorme supermarché où les gens viennent avec leurs produits, les déposent sur les gondoles et un responsable rempli un avaloir. Ensuite, ils prennent un caddy et font leur courses : des aliments, des vêtements, des livres, voire des joyaux. Finalement, ils passent en caisse et font le bilan entre ce qu’ils ont apporté et ce qu’ils ont pris. Imaginez cette scène dans un supermarché quelconque, un Carrefour, un Auchan. C’est une scène futuriste. Mais c’est en train d’arriver avec cinq ou six millions d’Argentins qui fréquentent les foires du troc en y apportant leurs propres produits, ce qu’ils n’utilisent plus, des objets issus de leur travail, le fruit de leur savoir, et ils offrent tout ça sur les linéaires du Club du Troc. C’est une sorte d’énorme supermarché, vous voyez, sauf qu’au lieu de gondoles standards ce sont des petites tables. Or, nous n’excluons pas une modernisation et les petites tables pourraient bientôt se transformer en gondoles !
Pourquoi des tables ? Parce que chacun apporte ses produits et les vend, et prend soin de son affaire. Vous souvenez-vous lorsque, enfants, nous jouions au marché ? Qui ne l’a pas fait ! On disposait des caisses renversées en sorte d’établi où l’on disposait des menus objets. On faisait même des billets en dessinant sur papier les valeurs. Presque tout le monde a eu, à un moment ou un autre, cette illusion du commerce et de l’échange. En Argentine, c’est une passion, comme le football. Le Club du Troc c’est le “ football ” du commerce et de l’économie en Argentine. Dehors, des files d’attente pour participer au Club et, plus tard, la satisfaction de rentrer chez soi avec un objet différent de ce qu’ils avaient apporté. Tout le monde aime aller à un centre commercial, se promener et regarder les commerces.  Or, pour la plupart, on se limite à regarder. Sans carte de crédit, sans argent, on ne peut que regarder de loin. En revanche, le Club du Troc permet d’obtenir ce dont on a besoin, une télé, un vélo, etc. Par exemple, la “ Fête des Mères ” toutes les mamans peuvent avoir leur gâteau ou leur cadeau. La “ Fête des Enfants ” tous les gosses reçoivent leur cadeau. A Noël on peut même se procurer un sapin. Et même ceux qui ont des problèmes dentaires, qui n’ont pas de couverture médicale trouvent ici une réponse.
Voilà le scénario du Club du Troc. C’est comme dans un théâtre : nous avons monté une “ pièce ” avec la participation du public, c’est-à-dire, où le producteur est en même temps consommateur. Et nous avons eu un énorme succès. Ce scénario participatif exige un grand travail de préparation, avec des milliers de coordinateurs chargés d’organiser ces foires et des bureaux chargés du suivi des associés (nous avons un registre des pièces d’identité de tous les associés). Imaginez cette infrastructure. Ce n’est pas un phénomène spontané. Les gens se rassemblent pour un “ cacerolazo ” ou des barrages routiers. Mais ce phénomène n’est pas non plus instantané, il faut toujours une coordination. Dans ce processus de grande mobilisation de la société argentine nous avons été à l’origine d’une organisation très importante. Non seulement nous avons lancé l’idée mais nous consacrons tout notre temps à l’organisation de la “ Red Global del Trueque ” à faire des alliances, à chercher des partenaires de cette mouvance de solidarité. Nous comptons avec la générosité de ceux qui, avec beaucoup de patience, nous ont offert leur soutien et leur amitié. Autrement, ce projet n’aurait pas vu le jour sans cette solidarité et l’aide de milliers d’Argentins anonymes.
Est-il possible de faire un modèle du Troc ? Voilà une question qui nous hante. Ce modèle est-il cohérent ? Existe-t-il une “ théorie du troc ” ?  Quelle sont ses hypothèses ? Et aussi, cette activité est-elle mesurable ?
Autrement dit, produit-elle des résultats ? Est-elle reproductible ? Car, au début, ce n’était qu’un laboratoire d’ingénierie sociale. Ce système s’est développé pour donner des preuves de sa faisabilité et il marche ! S’il n’avait pas marché ce serait un projet raté de plus. Or, ce n’est pas le cas.  La question est donc : est-il reproductible ? Peut-il être reproduit dans d’autres contextes, dans d’autres situations, dans d’autres circonstances ?  Nombreux sont ceux qui se posent cette question. Ce genre de club est-il seulement le produit de la crise argentine ? Est-il un phénomène spontané ou isolé ? Et surtout, est-il légitime ? Le modèle du club est-il compatible avec un modèle mondial ou global ? Est-il durable ? Les autorités publiques vont-elles l’accepter ? Vont-ils le tolérer ? Pourrons-nous poursuivre ? Peut-être pas. Il se pourrait bien qu’une vision mondialiste dise qu’il s’agit d’un modèle inacceptable. Ce modèle, est-il faisable ailleurs, existent-il des conditions matérielles de son succès et, finalement, est-il consensuel ? Le consensus est important, car les gens peuvent préférer d’avoir plus d’argent et de le dépenser dans l’économie formelle. Peut-être serait-il préférable que l’économie se développe et que nous tous puissions avoir notre voiture, notre maison, nos cartes de crédit, ce qui rendrait le Club du Troc inutile. Voilà des questions que nous nous posons et que les intellectuels, les économistes, les politologues, les sociologues devraient se poser à leur tour.
Le Club n’est pas un espace marchand, les gens ne viennent pas acheter ou vendre de marchandises, mais troquer. Lorsqu’ils versent 2 pesos/dollars (avant la dévaluation) pour acquérir 50 crédits, ce qu’ils payent ne correspond pas à la valeur marchande des crédits, mais aux frais administratifs de l’association. La somme totale ainsi perçue est importante ; elle est de l’ordre de 2 000 000 de dollars. Il y a quelques mois, le montant des opérations était de 6 milliards de crédits et actuellement elles sont de 10 milliards. Si nous avions gardé le pourcentage initial (10%), nous aurions encaissé un milliard de dollars par an. Nous sommes donc de très mauvais entrepreneurs, puisque au lieu d’utiliser cette organisation pour nous enrichir personnellement nous avons réinvesti ces 2 millions de dollars dans la structure. Or, nous sommes victimes d’un harcèlement incessant, et du soupçon que nous avons empoché un argent qui ne nous appartient pas. Ce harcèlement s’exprime par tous les moyens.  Nous sommes accusés de corruption malgré le fait que nous pouvons présenter des traces de toutes nos opérations.
Pour cette raison, cette histoire pourrait ne pas avoir de fin heureuse.
Mais dans les faits, elle le sera, car cette organisation est en train de se construire comme une entreprise sociale, seule manière de pouvoir fonctionner dans un monde capitaliste. C’est pourquoi notre organisation demande des lois qui viennent régler l’activité, pouvoir payer des impôts, etc. Nous avons 6 000 cartons avec les photocopies des pièces d’identité de tous nos associés, c’est-à-dire de chaque personne ayant reçu des crédits.  Nous avons 1 000 cartons avec tous les reçus correspondants aux dépenses pour le soutien et le développement du réseau. Nous avons crée une activité économique en partant de rien, sans l’aide de l’Etat, du BID, du FMI. Les critiques qui nous sont adressées sont entièrement dépourvues de fondement. Cela nous fait de la peine pour nos enfants, pour le temps que nous avons consacré au Club au détriment des nos familles. Les mafias nous traquent, les politiciens veulent nous coopter, et certains intellectuels nous critiquent (Eloïsa Primavera ; Martín Krausse). Ils parlent depuis le confort douillet de l’académie. Ils n’attendent pas, comme nous, le coup de feu ou la bombe, ni reçoivent des menaces. C’est pourquoi nous sommes venus en Europe et nous avons été reçus par Amnesty International et par Danielle Miterrand. Nous sommes en ce moment des autoexilés de la bassesse, de la honte, du discrédit et de l’ingratitude argentine.  D’autre part, en tant qu’organisation autogérée, nous avons adopté une norme de conduite. Vu l’étendue de notre pays, les coups opérationnels résultant des distances entre la capitale et les régions Nord et Sud, très éloignées, étaient importants. Ayant fondé des Clubs du Troc dans tout le pays, il fallait développer une bonne organisation. Les coordinateurs font office à la fois d’animateurs socio-économiques, selon un mode de fonctionnement similaire à celui des centres culturels en France. Les Clubs du Troc sont devenus également des espaces d’animation socioculturelle, en plus de l’échange de biens et de services. C’est pourquoi nous parlons d’une grande entreprise sociale, une entreprise qui compte des coopératives, des mutuelles, une association civile et, bien évidemment, une administration. Nous n’avions pas prévu l’hypertrophie d’un développement aussi rapide de près de 1 000% la dernière année. Cet essor a produit une tension très importante, un harcèlement. Les gens ont trouvé dans le Club un refuge. Et l’apparition de nouveaux réseaux est le fruit d’une stratégie sciemment adoptée, car le développement d’un espace unique consensuel, délibératif, aurait nécessité beaucoup trop de temps.  Ainsi, l’apparition de multiples espaces, situation que nous avons encouragée, permettait une pluralité d’expressions et ouvrait ces réseaux à la libre concurrence. C’est aussi ce qu’Eduardo Troncoso, coordinateur des Clubs en Espagne, avait proposé. Nous pensons que la concurrence était la meilleure formule pour obtenir de meilleurs produits et les usagers pourraient choisir le système qui leur convenait au mieux. Nous sommes le réseau fondateur mais, néanmoins, un réseau de plus.
On peut se poser la question suivante : qui émet la monnaie en Argentine ? Nous répondons que nous sommes des émetteurs de monnaie. Nous avons constaté que la monnaie est un phénomène éphémère : un billet, un produit. La monnaie est produite par quelqu’un qui a une “ vie limitée ”.  C’est une monnaie “ oxydable ”, à l’instar d’un quelconque produit de la nature. Elle n’est pas produite par Dieu, par quelqu’un d’incorruptible, elle n’est pas le produit de l’or, de l’argent, d’un matériau inoxydable. La monnaie est quelque chose qui peut être séquestrée, retirée de la circulation, soumise à rançon, ce qui ressemble étrangement à notre marché financier.  Si vous avez vu les images de gens aisés frappant aux portes des banques, angoissés et jurant de ne plus déposer un peso dans une banque et bien ceci est l’indice que la monnaie connaît actuellement quelques soucis, n’est-ce pas ?
Une des questions qui nous avait été adressée était sur l’avenir du Club du Troc dans le cas d’un scénario de relance économique en Argentine, si le pays arrive à s’en sortir de sa paralysie presque cataleptique. Ses muscles économiques semblent atrophiés et il y a cette sensation de prélude d’enterrement, en espérant que quelqu’un se rendra compte qu’il y a encore des possibilités d’avenir, de sa population cultivée, de son faible niveau de conflictualité et de l’abondance de ses ressources naturelles. Les actuels indicateurs économiques sont invraisemblables. Nous pensons que le Club du Troc doit poursuivre son chemin en s’adaptant à cette réalité mouvante.  Les derniers six mois ont été très durs pour notre organisation, notamment en ce qui concerne son autofinancement, et nous avons surmonté cet écueil sans l’aide d’aucun organisme. Nous ne sommes pas une ONG avec des ressources propres et des bailleurs de fonds. Ce serait contraire à nos principes. Nous travaillons avec ce que nous avons, même dans un contexte de subsistance minimale comme celui que nous traversons.  Si cette aventure finit bien, ce sera grâce à ceux qui ont compris et participé.  Chaque jour présente son lot de problèmes et , une fois résolus, on pense à demain. Aujourd’hui le Club est une sorte de refuge sur le versant d’une montagne enneigée. Un nombre important de gens a trouvé refuge pour passer ce mauvais hiver, et lorsque le soleil brillera à nouveau l’Argentine pourra décider que faire de son économie, de sa monnaie, de ses banques, de son avenir. Dans la situation actuelle, particulièrement pathologique, l’avenir du Club reste ouvert. Doit-il s’adapter d’avantage aux mutations socio-économiques ? Si la croissance de son activité se poursuit, nous ne changerons pas de cap, de logique, de mode de fonctionnement qui, peut-être, n’est pas optimal mais, somme toute, marche ! Nous disons qu’il y a une économie alternative possible, peut-être différente, en dehors des économistes qui parlent parfois avec un langage quelque peu ésotérique. Nous croyons qu’une autre monnaie est possible, une monnaie que l’on ne doit pas chercher dans les banques à l’aide d’un juge et un chalumeau – comme nous avons vu en Argentine- pour trouver, après tout, les coffres-forts vides après 70 ans d’épargne. Le Club du Troc est une organisation active, vivante, avec une visée très pratique, avec ses certitudes et ses vices, car nous sommes un reflet de notre temps et de notre société. Il a acquit une échelle non négligeable, avec 200 millions de crédits en circulation, sur une masse monétaire en Argentine de 15 milliards, environ. C’est une aventure qui a pris de l’ampleur. Aujourd’hui nombreuses sont les entreprises organisées autour de coopératives de travail.
Ces coopératives ont pris en charge des entreprises défaillantes et ont rejoint le Club du Troc.. L’avenir est incertain et donc plus ouvert que jamais. Notre rêve est devenu réalité et nous continuons d’être
optimistes.

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La prolifération des marchés du troc > Rubén Ravera et Carlos De Sanzo

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