Il faut remonter trente ans en arrière pour trouver un état de mobilisation analogue à celui que vit l’Argentine depuis le mois de décembre 2001: deux présidents sont tombés sous les foudres des masses réunies spontannément, des assemblées de quartier se forment, à Buenos Aires d’abord, dans des autres villes ensuite, les banques se sont barriquadées pour se défendre des épargnants qui demandent la dévolution de leur argent bloqué, les grèves générales se succèdent, les manifestations de chômeurs, la mis à sac de commerces et les soulèvements en province font quasiment partie de la vie quotidienne; le FMI et les Etats Unis sont répudiés tandis que les hommes politiques, hués dans la rue et dans les lieux publiques, sont contraints à se cacher derrière les vitres noirs de leurs voitures; l’autorité étatique s’est evaporée, substituée par une sorte de junte de gouverneurs tandis que le Président n’est guère plus qu’un délégué reconnu, et a moitié, par les institutions internationales.  Depuis le début de l’année 2002 612.800 personnes ont participé à plus de 11.000 demonstrations, dont la taille moyenne augmente, car si leur nombre tend à diminuer la quantité de participants se maintient stable.  Ces mois marquent d’ores et déjà, un avant et un après, par la durée, la fréquence et la magnitude des protestations, par la composition inédite des groupes mobilisés, par les nouveaux moyens utilisés, qui transforment le repértoire des protestations, par la singularité de leur rapport au politique, dont l’absence de réferences à Eva Peron et Juan Peron n’est pas des moindres. Reste à s’interroger sur le sens de cette mobilisation ou, mieux, celui qu’elle peut revêtir, indépendamment de la volonté affichée des protagonistes, dans une Argentine plongée dans la plus grave crise de son histoire.  Pour en trouver des éléments il convient de revenir sur les bouleversements intervenus au cours des dernières années et tout d’abord les mutations sociales.
Une société transformée :
La société argentine, en effet, n’est plus la même. Ses mutations rejoignent à certains égards des tendances plus universelles (désafiliation, exclusion, diminution du salariat et du poids ouvrier, une législation du travail qui ronge les droits acquis par la “flexibilisation du travail”) mais leur soudaineté a engendré une dislocation des anciennes identités et un brouillage des codes de comportements; il ne convient pas d’exagerer cependant la disparition de points de répere car des systèmes d’appartenance se créent, à l’instar des nouvelles sectes et religions qui, illisibles au plan politique, n’en procurent pas moins à leurs milliers d’adeptes des regles et des cadres de conduite. Le terme décomposition paraît ainsi le plus apte à désigner la transformation des acteurs sociaux et leurs rapports;
Quelques chiffres suffisent à planter le décor. Dans la région la plus inégalitaire de la planète, la société argentine pouvait exhiber, jusqu’à la dictature militaire de 1976, une structure sociale relativement homogène, un important noyau ouvrier et une épaisse couche de strates moyennes; le chômage restait à des taux relativement bas (5-7%) et le sous-emploi estimé était bien en deçà de celui du reste de l’Amérique latine. Depuis lors, et surtout au cours des deux dernières décennies, la désindustrialisation, le chômage,1 et la récession des quatre dernières années ont accentué la polarisation sociale2. La destruction du tissu industriel initiée par le plan du ministre Martínez de Hoz en 1976 et achévée par les politiques d’ouverture économique de Domingo Cavallo, quinze ans plus tard, réduit radicalement le volume de la classe ouvrière et plus généralement la proportion du salariat. Quant au taux de chômage, il gonfle rapidement au cours des dernières années pour arriver à un chiffre qui secoue l’opinion publique, 18,6% en juillet 1995, et osciller ensuite autour d’une moyenne supérieure à 25% que la récession ne cesse d’augmenter.
Les écarts de revenus se sont creusés en quelques mois, reflétant l’appauvrissement
de 80% de la population: entre octobre 2001 et mai 2002 la pauvrété augmente de 38,3% et le pourcentage d’indigents de 13,6 à 21%, soit, en chiffres absolus, 5.030.000 nouveaux pauvres – 718.000 par mois- et 2.680.000 d’individus tombés dans l’indigence sur un population totale de 37 millions d’habitants. Plus de la moitié des Argentins
sont, aujourdhui, des pauvres; de plus les effets, connus, de l’inflation (environ 26% depuis le libre flottement du peso) font baisser les revenus réels des salariés baissent, et chuter le pouvoir d’achat des couches les plus démunies3. Au cours des années 90 la paupérisation atteigne les strates moyennes, les plus durement touchées en termes absolus par la distribution régressive des revenus4: à Buenos Aires et la région métropolitaine, sur un total de 4 millions d’habitants sous la ligne de pauvreté on recensait, en 2001, 2,4 millions d’habitants issus de foyers de classe moyenne dont les revenus avaient fondu.
Il est inutile d’insister sur le fait que l’importance de ces couches moyennes avait autorisé que l’Argentine se pense elle-même comme une société européenne, idée qui, produite par les élites et les catégories éduquées, et transmise par l’école, devint un topos du sens commun; inutile aussi de rappeler que leur épaisseur et le développement précoce du système éducatif avaient engendré des institutions et des consommations culturelles qui semblent aujourd’hui de l’ordre du miracle. Dès lors, lorsqu’on fait allusion à un certain refus historique de l’investissement et de la production par une société qui serait avant tout rentière, il ne faudrait pas oublier que l’Argentine que tant d’étrangers admirent: Buenos Aires, son intelligentsia, sa production culturelle, résultent pour l’essentiel de choix objectifs faits durant des périodes de prospérité: la modernisation, l’ouverture sociale aux immigrants, l’extension du système éducatif à tous les niveaux au début du siècle, puis la redistribution du revenu et l’extension de la citoyenneté sociale sous le péronisme.
La jibarisation de la classe ouvrière, l’amplification de la pauvreté urbaine et la ruine des anciennes couches moyennes ont transformé le visage de la société argentine. Or, cette transformation ne saurait pas être attribuée exclusivement au plan économique libéral de Domingo Cavallo et à la récession qui suit le Tequila, qui l’ont certainement aggravée à un
rythme accéléré; déclenchée en 1976 par les reformes du ministre de l’économie de la dernière dictature militaire, l’hyperinflation de la fin de l’administration de Raul Alfonsín lui donna une seconde impulsion. Les écarts de revenus, en effet, se creusent en 1989: les salaires chutent, commence alors la hausse de la pauvreté urbaine et c’est à cette date que l’indigence fait son apparition; au début du mois de juin 1989 l’emballement des prix
et la pénurie provoquent, particulièrement dans les quartiers populaires,
des explosions de violence et des inédits saccages de commerces qui, pour la seule journée du 1° juin, se sont soldés par quatorze morts et plus de quatre-vingts blessés.
L’image de l’Argentine dans l’opinion publique se métamorphose alors du jour au lendemain : les médias annoncent qu’elle “s’est latinoamericanisée”, voulant désigner par là la nouvelle visibilité de la misère, les émeutes de la faim et surtout l’apparition des “nouveaux pauvres”, qui seront évoqués ensuite à l’heure d’aborder la dégradation des système de santé, de pensions ou de l’éducation. Cette nouvelle catégorie est aussi hétérogène que l’étaient les strates moyennes : des professionnels, des petits commerçants ou entrepreneurs qui peinent à trouver un marché, des cadres et des employés et même des ouvriers qualifiés du privé et du public au chômage, sous-employés ou dont les salaires baissent suite à la reforme de l’État et à la nouvelle législation du travail. Ce sont ceux qui n’ont pas pu monter dans le train de la modernisation libérale car il ne faudrait pas oublier que d’autres ont bénéficié de la réorientation de l’économie: on les découvre dans des luxueux countries éloignés de la pollution et la violence urbaine, leurs enfants remplissant les écoles et les universités privées.  Les bouleversements advenus en 1989 auraient pu être un phénomène transitoire, une fois la stabilité retrouvée. Il n’en fut rien. La décomposition de la société argentine ne s’est pas arrêtée, entraînant la déstructuration des identités précédantes dont un des symptômes serait à trouver dans la popularité de l’appellation “les gens”, qui se substitue autant au “peuple” péroniste qu’aux citoyens du retour à la démocratie et même parfois à l’”opinion publique”. L’accéleration du processus de dé-salarisation ruine le puissant encadrement syndicale tandis que les sectes grossissent, des amulettes qui combinent divinités catholiques et afro brésiliennes se répandent bien au-delà de leur clientèle populaire traditionnelle et les processions de San Cayetano, censé procurer du travail, sont des manifestations de masse. Le refus des partis, enfin, que montrent bien les abstentions lors des élections du mois d’octobre 2001, constitue bien plus qu’un phénomène d’apathie politique : il révèle la désintégration des loyautés politiques qui étaient, en Argentine, des sources majeures d’identités.
Pour ce qui est des strates moyennes, si profondément structurées par leurs consommations, la baisse des revenus menace leurs formes distinctives d’appartenance sociale ; les pratiques statutaires s’affolent et il n’est pas exceptionnel qu’un foyer aux abois dépense des sommes exorbitantes dans des biens symboliques, tels le voyage de fin d’études ou les fêtes pour leurs enfants; la rapidité des chutes des revenus disloque leurs modes de vie: des appareils d’air conditionné restent éteints à cause du coût de l’électricité et des voitures immobilisées par le prix de l’essence. De plus, l’égalité relative de l’accès à l’éducation et à la santé disparaît au fur et à mesure que les services publiques se dégradent et des dispositifs privés sont mis en place; principales bénéficiaires de la gratuité de l’éducation à tous les niveaux - un phénomène universel obscurci auparavant par le fonctionnement relativement efficace du Welfare State –ces classes moyennes pâtissent les premieres d’un système d’éducation à deux vitesses. Leur appauvrissement, cependant, s’il avait engendré un large éventail de stratégies de survie, il n’avait pas conduit, jusqu’en décembre 2001, à des protestations ni à des comportements politiques spécifiques.Des résistances tardivesEn vérité les classes moyennes n’ont pas été les seules à faire montre de patience. Le monde ouvrier, autrement mieux organisé, a opposé une résistance relativement faible à la mise en place des reformes. Au cours de la première administration menemiste (1989-1995), en effet, les conflits diminuent par rapport au passé. Après la défaite des grèves provoquées par la diminution des effectifs dans les entreprises privatisées5, 150.000 entre 1989 et 1999 environ, trois ans se passent avant la première grève générale, un moyen de protestations que, il convient de le rappeler peutêtre, était depuis le renversement du regime péroniste un instrument courant de l’arsenal des luttes ouvrières, au contenu avant tout politique, comme l’attestent, entre autres, les treize grèves générales contre l’administration d’Alfonsin.
Pendant la première administration de Carlos Menem l’opposition des salariés provient presque exclusivement des fonctionnaires directement touchés par la reforme de l’Etat et par les privatisations, et notamment les manifestations et grèves des enseignants, qui mènent une lutte pratiquement ininterrompue, pour des augmentations de salaires ou salarios ou contre la Loi d’Education Fédérale; de fait, la politique gouvernementale favorise la division du syndicalisme en 1990: d’une part, une fédération plus contestataire réunissant des fonctionnaires (CTA) et, d’autre part, les syndicats plus proches du gouvernement (CGT), dont quelques uns deviennent des véritables syndicats d’affaires.6
Etant donnée la puissance historique du syndicalisme la éclosion tardive des protestations pourrait surprendre, mais un certain nombre de rai
sons peuvent l’expliquer. L’expansion post inflationniste, accompagnée d’une montée du chômage, tout d’abord, faisait obstacle aux mouvements de revendication; ensuite, un syndicalisme majoritairement péroniste se trouvait face à un gouvernement péroniste lui aussi, qui avait fait une volte-face radicale par rapport à ses promesses électorales; le Président, enfin, décidé à désindexer l’économie, diminuer les coûts du travail et casser le pouvoir politique du mouvement ouvrier, joignait à des décisions prises à la hussarde, au moyen de décrets d’urgence économique autorisés par le parlement, une stratégie de négociations tous azimuts. Si Carlos Menem emploie parfois la manière forte, comme lors du conflit des cheminots en 1991 qu’il tranche par la fermeture pure et simple des lignes en grève, il propose aux chefs syndicaux des postes dans les entreprises à privatiser et distribue, dans un premier temps, des indemnisations assez généreuses aux travailleurs licenciés.7 Mais la raison fondamentale du long état de grâce de la premièreadministration de Carlos Menem était sa victoire sur l´hyperinflation grâce au plan de Convertibilité appliqué par Domingo Cavallo, son ministre de l´Economie. Rappelons qu’en 1984, pour la première fois dans son histoire, l’Argentine connaîssait un taux d’inflation à trois chiffres (688% par an) que le Plan Austral réussit à freiner, offrant au radicalisme la victoire aux législatives de 1985. Mais la situation se dégrade ensuite: en 1989 les prix montent 78,5% en mai, 110% en juin et 196% en juillet et, lorsque Alfonsin cède le gouvernement à Carlos Menem, l’inflation atteint un chiffre sans précédants, 200% par mois; ce que nous avons appelé, Gabriel Kessler et moi-même, la “rationalité inflationniste”, incarnée par l’indexation des prix, est désormais inutilisable. Le traumatisme était considérable car l’effondrement de la monnaie touche le fondement même des rapports sociaux, la possibilité de prédiction des rapports entre les individus et les biens tend à disparaître, se généralise l’incohérence des systèmes d’équivalence entre les biens et l’autorité publique s’évanouit. La stabilité est devenu alors le bien collectif par excellence, la valeur qui faisait tenir ensemble la société argentine. Le succès du plan de Convertibilité donnera au Président une légitimité durable.
Quant à l’action syndicale, elle visait avant tout le maintien de ses appareils et notamment les “oeuvres sociales” pour leurs affiliés (la forme particulière que prit l’assurance maladie en Argentine lors de l’arrivée du régime péroniste en 1946) : pendant plusieurs mois les greves, ou les menaces de grève, de même que la négociation des voix des élus syndicaux, étaient en réalité un long bras de fer entre le gouvernement et le syn
dicalisme avec les oeuvres sociales comme enjeu. L’accent mis par les organisations ouvrieres dans la défense de leurs appareils allait de pair avec la diminution de leur influence sociale; en effet la désindustrialisation de l’économie et la dé-salarisation de la force de travail avaient réduit le poids ouvrier, et le nombre d’affiliés avait baissé de 25% en dix ans. Cela n’est certes pas une spécificité argentine mais la célérité du processus l’est davantage, ainsi que le fait que l’emploi industriel n’était pas remplacé par l’expansion des services.
Plus spécifique encore, et plus significatif, était le type de pouvoir dont le syndicalisme s’est vu dépossédé, celui qu’ils avaient acquis dans la deuxieme moitié du siècle. Puissament organisé par Juan Domingo Peron en 1946, souvent au dépens des organisations précedentes, le syndicalisme faisait quasiment partie de l’appareil d’Etat sous le régime péroniste; ensuite, les chefs du coup d’Etat qui déposa le général en 1955 n’ont pas pu ou n’ont pas voulu le démanteler de sorte que la décision gouvernementale de proscrire électoralement le péronisme, puis la succession de régimes militaires, avaient donné au syndicalisme argentin la capacité à tenir le double rôle de représentants politiques des salariés et d’agents de leurs revendications. La faiblesse du système de partis politiques, voire sa suppression par les régimes militaires, avaient engendré un système politique quasi corporatif dans lequel le syndicalisme avait une place de choix.  Ainsi, accélerant la perte d’influence du syndicalisme, d’une part, et liquidant le pouvoir de pression de l’Armée, d’autre part, le gouvernement de Carlos Menem transformait la nature du politique en Argentine. Le retour à la démocratie en 1983 avait instauré, certes, la primauté du systeme de partis, mais les acteurs forgés par le populisme conservaient pour l’essentiel leurs modalités d’intervention politique, qu’ils ont exercé tout au long de l’administration radicale: des coups d’État pour les uns, des grèves générales politiques pour les autres. Si le changement le plus important intervenu après 1989 a été sans aucun doute la destruction du modèle socioéconomique centré sur l’État mis en place par le premier gouvernement péroniste, Carlos Menem procéda à effectuer une autre transformation de taille: la substitution des anciens rapports hérités du modele populiste par des alliances conjoncturelles entre des nouveaux groupes économiques et des fractions politiques partisanes cimentées par la corruption, d’une part et, d’autre part, par des partis politiques qui gagnaient de l’autonomie visà-vis des tensions sociales.
Est-ce à dire que le calme, ou du moins un certain calme, a regné dans la société argentine depuis 1989? Si tel a été le cas, pour l’essentiel, en ce qui concerne les acteurs traditionnels des conflits, la réponse est à nuancer car d’autres mouvements se sont succédé, héritiers des mobilisations pour les droits de l’homme et par les proces aux Juntes militaires. Les couches moyennes éduquées, ou ce qui revient presqu’au même, ce qu’on appelle la société civile, ne sont pas restées immobiles: des organisations se sont crééés qui ont mené des campagnes au nom de la justice et du droit contre la décision du président Alfonsin limitant les poursuites aux militaires responsables des disparitions, puis contre la grâce au condamnés octroyée par Carlos Menem; même après l’apaisement de l’activation des premieres années de retour à la démocratie d’autres mobilisations se succèdent à intervalles réguliers, telles les huit marches, pendant plus de trois ans, organisées par un soeur catholique contre l’impunité dont jouissaient les membres d’un clan politique au nord du pays huit après l’assassinat d’une jeune fille, María Soledad; la demande de justice, contre l’impunité, prime aussi après l’attentat à la mutuelle israélite qui avait fait plus de quatre-vingt morts, lors de la mort suspecte d’un soldat ainsi que dans les célébrations massives des anniversaires du coup militaire de 1976. Les tres célèbres Mères de la Place de Mai, enfin, bien que scindées suivant des lignes idéologiques, sont restées fideles au maintien de la mémoire des disparus et elles ont mené, tout comme les Grandes-Mères de la Place de Mai, des campagnes pour l’incrimination de militaires responsables de la repression, et participent pratiquement toujours dans les demonstrations d’autres groupes; une troisième organisation, H.I.J.O.S., les fils des disparus, s’est ajouté, dont l’activisme n’a pas cessé de croître aux cours des dernieres années introduisant une nouvelle modalité de protestation au répertoire existant: les “escraches”. Des bruyantes rassemblements devant le domicile des responsables impunis de la repression8, le choix de noms individuels permet d’effectuer le passage d’un champ collectif et institutionnel –l’Armée, la police, leurs alliés dans la repression- à celui, privé, des accusés - leurs familles, leurs voisins- pour y exercer une forte violence symbolique appelant, à maniere des anciens charivaris, à l’opprobre public.
8.  Sans exclure d’autres, tel celui souffert en juin 2002 par Cavallo aux Etats-Unis lors d’une conférence; le Président lui-même fut l’objet d’une douzaine d’escraches.

Les nouveaux conflits : Après une première année de croissance négative, l’Argentine connaît une période d’expansion pendant trois ans: 10,6% en 1991, 9,6% en 1992, 5,7% en 1993 et 5,8% en 1994. Carlos Menem est triomphalement réélu en 1995, mais après l’effet “tequila”, à l’arrêt de l’augmentation automatique du pouvoir d’achat des salariés par la stabilité monétaire s’ajoute une baisse des salaires réels9, puis la fin de l’expansion économique.  Faut-il rappeler que, ensuite, la récession s’installe, et ce jusqu’aujourd’hui?  A une première période d’une relative passivité suit, après la réélection de Menem et surtout après l’arrivée au pouvoir de l’Alliance10,une deuxième qui voit, outre la greve générale de 1997, la multiplication de conflits provoqués par l’extension du chômage dans une société sans filets de sécurité ou directement par la crise fiscale de l’État à tous les échelons, pour la plupart spontanés à l’origine, souvent enragés et faiblement reliés entre eux, qui touchaient l’ensemble du territoire. En 2000, sous la présidence de De la Rúa, s’accroît la fréquence des conflits, toutes modalités confondues, comme le montrent les données de l’OSAL que cite Emilio Cafassi: ils triplent entre mai et août (55) et entre septembre et décembre (155). Faute d’un syndicalisme à même d’articuler des motifs de mécontentement qui échappent à leur champ traditionnel, il n’est pas étonnant que d’autres groupes se forment et animent des mouvements; confrontés à des situations relativement inédites appel font appel à un répertoire élargi de formes de protestation: à côté des grèves et des manifestations, classiques, les enseignants organisent des grandes marches et la “Carpa Blanca”, une grande tente installée devant le Parlement jusqu’à satisfaction de leurs revendications salariales, ainsi que le blocages des routes par des groupes de chômeurs, l’utilisation, parfois, de la violence en tant qu’instrument de négociation -“collective bargaing by riot”- ou des explosions de colere en province qui, comme l’écrit Javier Auyero, constituent davantage le climax d’une escalade de protestations.  Ces protestations sont dirigées, presque sans exception, contre l’Etat.
Cela ne permettrait pas de les différencier véritablement des conflits salariaux du passé, qui s’adressaient moins fréquemment au patronat qu’à l’Etat pour réclamer la renovation des conventions collectives. Mais les
nouveaux conflits se caractérisent, en revanche, tout d’abord, parce qu’ils ne revendiquent plus face à l’Etat en tant que régulateur des relations salariales mais aux administrations dans leur qualité de source directes de revenus: salaires, emploi, pensions, licenciements, décisions d’implantation ou de fermeture d’entreprises.... Ainsi, les conflits se déplacent des zones urbaines industrielles pour éclater dans des localités de toute taille et dans toute l’extension du pays, se déployant spatialement sur des territoires donnés souvent sous la forme de “puebladas” - dont l’antécédent le plus frappant avait été l’émeute contre le gouverneur de Santiago del Estero en décembre 1993, le “Santiagueñazo”: réclamant des salaires et des pensions en retard de trois mois et revoltés contre la corruption régnante, les fonctionnaires incendient et pillent pendant deux jours le siege des pouvoirs publics ainsi que les résidences d’hommes politiques locaux. Suit dès lors une deuxième spécificité des nouveaux conflits: leur de-nationalisation, la réduction du cadre des protestations à l’échelle provinciale ou communale -une décentralisation des conflits qui n’est aucunement liée à l’effacement d’un conflit central propre aux sociétés post industrielles. Des raisons différentes font que ce processus opère dans le secteur privé comme dans le secteur public. Pour ce qui est du premier, on ne saurait négliger le rôle d’une législation du travail qui visait explicitement la désagregation des organisations syndicales, promouvant la négociation au niveau des entreprises. Mais il convient aussi d’ajouter l’influence de la stabilisation monétaire; on a parfois tendance à oublier que l’inflation avait été pendant plus d’un demi-siècle le problème numéro un des ministres d’Économie et l’échec des plans successifs une des causes de la perte de légitimité des gouvernements; entre 1949 et 1965 l’inflation annuelle moyenne de l’Argentine se situe aux alentours de 28%, et monte à plus de 60% à partir de 1972-3. La dévaluation choc décidée par le gouvernement d’Isabel Perón, en 1975, inaugure une décennie d’inflation à trois chiffres que les Juntes militaires ne réussissent pas à maîtriser de manière durable. Entre 1975 et 1990, les prix nominaux se sont multipliés par plusieurs milliards et l’Argentine connaît une inflation moyenne annuelle de 300% qui n’est jamais descendue au-dessous de 100% par an.
Or le lien entre l’inflation et l’action syndicale était plus qu’étroit; l’augmentation régulière des prix mettait en branle un processus de négociations collectives des salaires qui nourrisait l’exercice de l’action syndicale; l’inflation favorisait en outre la concentration du pouvoir au niveau national qui négociait avec l’Etat qui avait assumé, en Argentine, un premier rôle dans la fixation des salaires. Lorsque l’inflation s’arrête cette fonction primordiale du syndicalisme de masse cesse quasiment d’exister et sa raison d’être se dépace vers la défense des oeuvres sociales et la survie des appareils. La stabilité sonne le glas des grandes grèves nationales ou par branche pour la rénégociation des conventions collectives, qui sont remplacées par des revendications descentralisées, au niveau des entreprises ou des administrations, contre les licenciments ou pour le réglèment des arriérées de salaires.
Quant à la décentralisation des conflits dans le secteur public, le rôle central revient sans doute au tranfert d’une bonne partie des services de santé et de l’éducation aux administrations provinciales; mais la fréquence –et la violence- des mouvements serait incompréhensible en dehors de la crise fiscale de l’Etat qui n’a fait que s’aggraver au cours des dernieres décennies, atteignant à présent toutes les institutions des pouvoirs provinciaux.  De fait, la crise de l’Etat a operé des déplacements de taille dans les axes de conflit. Elle est la raison, tout d’abord, de la substitution de la lutte pour la distribution du revenu entre les salariés et le patronat, propre aux décennies précédantes, par des conflits pour la répartition des rentes fiscales entre l’Etat et les provinces - qui ne sont pas sans rappeler des épisodes de l’histoire argentine du XIXe siècle; les déficits des administrations locales expliquent dans une large mesure, ensuite, le déplacement des foyers de conflit du secteur privé au secteur public et, enfin, l’extension de la crise budgétaire rend compte des conflits qui opposent une variété de groupes lésés à des pouvoirs locaux proches de la faillite.  Il faut cependant se garder de généraliser car en 2001 les fonctionnaires pousuivent l’organisation de grèves et manifestations au niveau national: en mars, lors d’un projet de réduction substantielle du budget, en juillet, après le vote par le Congrès du plan “zéro déficit” du ministre Cavallo, nommé une fois de plus ministre de l’Economie, qui conduit à réduire de 13% les pensions et les salaires de plus de 500 pesos des employés publics, en attendant une reprise des revenus fiscaux11; suivent et des greves perlées dans plusieurs administrations et la greve générale du 19 juillet. On peut cependant constater que, tandis que la plupart des nouvelles protestations sont circonscrites aux entreprises, aux provinces ou aux localités, reprennent les grèves générales, si souvent à forte teneur politique. Si les conflits par branche dans le privé appartiennent à un passé lointain, les Argentins savent toujours faire appel à des greves générales dont le succès dépend davantage de leurs effets sur la vie urbaine que sur l’activité économique.
Les piqueterosPhénomene d’action collective décentralisée aussi, naît vers 1995 le mouvement des chômeurs, les “piqueteros” qui prend son élan en 1997. Inédit en Argentine par sa composition, il l’est aussi par leur moyen de pression et d’acquisition de visibilité publique, le barrage des routes12, un choix qui remplace l’impossible interruption de la production par l’interruptionde la circulation. La privatisation de l’entreprise nationale de pétrole, YPF, fut à l’origine des premiers grands piquetes, à Cutral-Có, au sud du pays, en juin 1996, puis à Plaza Huincul ainsi que dans les installations de l’entreprise à Salta, au nord ( General Mosconi, Tartagal). La force du mouvement est à relier avec le fait qu’YPF avait fonctionné pendant quarante ans comme un “company town”, au comportement paternaliste, offrant à son personnel des services d’assistance médicale, éducation, transports, centres deportifs, etc. ; la réduction des effectifs produit donc un chômage dévastateur dans des populations crééés par l’explotation les puits pétrolifères13 qui restent en outre dépourvues de services que l ’entreprise, privatisée, abandonne. L’annulation d’un contrat entre le gouvernement provincial en 1997 et une entreprise qui devait s’installer à Cutral-Có, déclanche une mobilisation d’environ 20.000 personnes, salariés et population, pendant une semaine; des piquetes isolent Cutral-Có et Plaza Huincul pendant plusieurs jour réclamant du travail aux autorités; trois mois plus tard ces mêmes autorités seront prises en otage par des manifestants qui demandent une augmentation du montant des allocations de chômage14. En 1997, baptisé “l’année des barrages de routes” -140 - le phénomène se répète dans presque toutes les provinces, et ll est adopté par d’autres groupes, des étudiants ou la Commission de Parents d’Elèves pour la Défense de l’Education qui, en appui des protestations d’enseignants, bloquent une route nationale; à cette occasion, l’intervention des forces de sécurité provoque une mort15 et treize blessés. Liés au début aux réductions de personnel et à la fermeture d’entreprises, les “piquetes”, forme d’action collective des chômeurs, s’étendent et s’intensifient: entre 1997 et février 2002 on compte 3.153 barrages de rues et routes dans tout le pays16, qui atteignent 325 pour le seul mois de mars; de janvier à juin 2002 on enregistre 1609 piquetes.17 Lors des premiers piquetes, à Neuquén comme à Tartagal les manifestants refusent la participation des partis politiques et des syndicats pour accepter exclusivement la médiation de l’Eglise; et dans les deux protestations les moyens de communication jouent un premier rôle, notamment les radios locales qui informent en continu et interviennent de ce fait dans le développement même des événements. La télévision leur donne une certaine visibilité nationale mais les piqueteros ne deviennent un problème social collectif tant que leurs mobilisation restent dans des coins eloignés des grands centres urbains; c’est pourquoi le premier piquete à La Matanza, dans la région métropolitaine de Buenos Aires, confère une véritable existence nationale au mouvement et marque une flexion dans les modalités de protestation en Argentine. Le mouvement s’organise; issus pour la plupart de piquetes réussis dans la périphérie de la province de Buenos Aires18 emergent la CCC (Corriente Clasista y Combativa), puis la FTV (Federación de Tierra, Vivienda y Hábitat) soutenue par la centrale syndicale CTA19; conduites les deux premières par des leaders reconnus par le gouvernement, l’un d’eux élu au parlement de la province de Buenos Aires, la CCC et la FTV ces deux fédération coordonnent généralement leurs mobilisations planifiant les lieux et les heures de leurs interventions qui sont diffusé par les médias. Sous leur conduite le mouvement passe à une deuxième phase à partir de 2001, dans laquelle des actions au niveau nationale tendent à substituer les premières protestations, locales, qui réunissaient des revendications d’autres groupes sociaux des mêmes localités; ainsi, en juillet 2001 leur deuxième Assémblée Générale décide un plan de blocage de routes dans cinquante villes, pendant trois semaines, qui réussit au cours d’une semaine à isoler 300 points avec la participation de plus de 100.000 personnes, Les piqueteros sont déjà des protagonistes de premier ordre de la vague de mobilisation sociale.

Leur organisation est allée de pair avec la transformation de leursrevendications; les exigences des premières protestations, notamment unerémunération universelle de 900 pesos pour tous les chômeurs, bien que reprises dans leurs discours, ont été remplacées par la négociation avec les autorités des plans d’assistance mis en place.2021 En 1996, en effet, le gouvernement de Carlos Menem lance les plans “Travailler”, un programme
d’emploi transitoire –de trois à six mois couplés avec une rémunération plafonnée à 200 pesos- en échange de travaux “d’infrastructure sociale et économique”; certaines provinces vont créér ensuite leurs propres plans22 afin de satisfaire des demandes croissantes et apaiser les menaces d’agitation, et s’y ajoutent les subventions aux chefs de famille et les dons de nourriture. Ces dispositifs, utilisés souvent par les partis politiques,
ouvrent un champ à la négociation entre les chômeurs et le gouvernement ou les autorités locales qui ont à leur charge leur allocation. Dans un premier temps, et en dépit de la pression de groupes d’extrême gauche en leur sein, les deux principales organisations de chômeurs font appel exclusivement aux piquetes, une sorte de “collective bargaining by riot” -et, bien entendu, à des manifestations- comme moyen de pression, d’une part, et,
d’autre part, elles ne débordent guère le cadre établie d’aide sociale, à l’intérieur duquel elles négocient sans recourrir à la violence. Or, si les organisations de chômeurs ne revendiquent pas au-délà du système institutionnalisé de formes d’assistance, elles revendiquent en revanche, avec force, un droit de regard sur leur quantité, qualité et surtout sur les critères d’attribution. Un droit de regard qui s’est transformé en exigence
de contrôle effectif lorsque le gouvernement de l’Alliance décide d’enlèver aux municipalités leur monopole pour le partager avec des ONG, parmi lesquelles des organisations de chômeurs. Celles-ci possèdent ainsi, et se battent pour cela, des biens collectifs qui constituent une ressource de taille à distribuer parmi leurs membres; en les échangeant contre leur participation dans des manifestations et interventions, les organisations sont dès lors à même de conserver la cohésion d’ensembles d’individus qui, par leur nature, seraient promis à la dispersion et au repli sur soi. Le refus des réseaux clientelistes politiques, maintes fois exprimé bien que pas toujours couronné de succès, reflète moins le discrédit généralisé des institutions
que l’effort pour garder leur accès à la répartition de l’assistance, ressource clé pour la survie du mouvement. Or, si cela décrit les stratégies des organisations lidérées, l’une par Juan Carlos Alderete, l’autre par Luis D’Elía23, il n’en va de même des rassemblements radicalisés, qui dénoncent leur stratégie de tractation avec le gouvernement et décident en mai 2002 un plan de lutte visant le blocage de tous les accès à la Capitale; il s’agit d’un gran nombre de groupes, réunis dans le Bloc Piquetero Nacional24 et tout particulièrement de Coordinadora Aníbal Verón – Mouvement des Travailleurs Chômeurs - baptisée d’après le piquetero mort à la province de Salta en novembre 2000, qui rassemble à présent treize groupements.  La capacité des piqueteros à entretenir un état de mobilisation permanente, nourri d’ailleurs par la dégradation de l’économie argentine, jointe à la crainte, par un Etat affaibli, d’une extension de l’agitation sociale, ont fait des chômeurs organisés un acteur social quasi politique majeur. En fait, un des rares atouts du Président réside, ou résidait du moins jusqu’en juin 2002, dans sa capacité à éviter des affrontements et conserver une relative paix sociale.Des nouvelles protestations, des nouvelles solidaritésLe 13 décembre 2002 le gouvernement annonce un taux de chômage, 18,3% de la PEA, que l’Argentine ne connaîssait depuis trois ans; une grève générale contra la politique économique du gouvernement est déclarée; les saccages de commerces et supermarchés se succèdent dans différentes villes. De fait, la vague de conflits avait gonflé au cours de l’année 2001: de 155 entre septembre et décembre 2000, ils passent à 165 entre janvier et avril, puis à 285 de mai à août et enfin à 287 entre septembre et décembre 2001. C’est à l’intérieur de cette vague que s’insèrent les événements du 19 et 20 décembre, quand les cacerolazos baptisent la mobilisation publique des classes moyennes, inertes jusqu’alors. Le 18 au soir le centre de Buenos Aires et plusieurs quartiers de sa périphérie avaient été le théâtre d’importants désordres, lorsqu’une multitude avait mis à sac des commerces; intégrée pour partie par des participants isolés, elle avait été organisée, des recherches récentes le démontrent, par des dirigeants de la province de Buenos Aires dans le but de déstabiliser le gouvernement de De la Rúa. Le lendemain, la déclaration de l’état de siège et un discours particulièrement extravagant du chef de l’Etat en ce qu’il manifestait un étonnant divorce d’avec la réalité, mettent le feu aux poudres. La crise, quant à elle, était deja évidente; le premier décembre le FMI avait fait savoir qu’il refusait un prêt à l’Argentine, laissant le pays pratiquement dans une situation de cessation de paiements. Le 19 décembre - le jour même où l’économiste en chef du FMI qualifie d’impratiquable le plan du ministre Cavallo – se produit le premier cacerolazo: les porteños descendent dans la rue sans consignes ni leaders, ne visant aucun but défini autre que celui d’exprimer leur ras le bol; certains se dirigent au domicile du ministre Cavallo, d’autres à la résidence présidentielle; la manifestation de la journée suivante sera sévèrement reprimée par la police, élevant à 19 le chiffre de morts depuis le début de la protestation. Le 20 décembre le Président démissione.
Or, la grogne des classes moyennes qui explose en décembre datait en réalité du mois précédent, suite à la décision de la Banque Centrale de baisser les intérêts des dêpots, ce qui donne un coup de fouet à la sortie de dollars; la panique et l’indignation vont monter le 30 novembre: afin de freiner l’hémorragie de dévises les retraits sont limités à 250 US$ hebdomadaires, pendant une période de 90 jours, délai auquel personne ne croît. 25 Les premiers cacerolazos ont connu un succès immédiat, chassant un gouvernement, certes chancélant, puis d’autres26. A partir de là un ensemble hétérogène, composé pour l’essentiel par des strates moyennes, s’est concédé une unité et un “empowerment” au moyen exclusif de ses actions collectives: les cacerolazos devant les banques, les ‘escraches’, les assemblées de quartier. Et c’est surtout parmi ces strates que fait éclosion la fureur contre les hommes politiques en place, à commencer par les membres des trois pouvoirs, le législatif, le judiciaire et l’exécutif.
Les demonstrations des strates moyennes autant que les piqueter secouent toutes deux l’Argentine; si elles convergent parfois, les différences dans leur composition sociale et dans la menace à l’ordre social qu’elles comportent rendent difficile la comparaison; de plus, les unes et les autres semblent suivre une courbe inverse: le piquetes augmentent et se radicalisent, les protestations des strates moyennes vont en s’essouflant. En effet les chiffres montrent que les protestations des dites classes moyennes ont été les plus nombreuses et les plus nourries pendant les cinq mois qui ont suivi les événements de décembre: sur les onze mille protestations, toutes catégories confondues, leurs formes spécifiques d’action publique, les
assemblées et les cacerolazos, ont impliqué deux tiers des participants et plus de la moitié des cas officiellement enregistrés, tandis que les piquetes arrivent en deuxième position, avec 25% du nombre de protestations et 20% des participants. 27 Les cacerolazos, 2.014 dans tout le pays, soit une moyenne de 19 par jour28 , diminuent cependant, car les 66 cacerolazos quotidiens de la dernière semaine de 200129, au faîte de la mobilisation déclenchée par le “corralito” seront quatre en moyenne en mars 2002.  Quant à leur distribution territoriale, comme on est en droit de l’attendre vue leur composition sociale, elle se concentre dans les quartiers urbains relativement aisés , et elle suit le chemin inverse de celui des piqueteros : ceux-ci se mobilisent d’abord en province pour gagner ensuite les centres urbains et enfin la Capital tandis que les cacerolazos commencent à la Capitale30 pour s’étendre à d’autres grandes villes et à la province de Buenos Aires, sans toucher guère les petits villes du reste du pays; de décembre à avril 2002, 70% des cacerolazos se produisent dans les districts les plus peuplés : Santa Fe (13%), Cordoba (9%), Mendoza (6%) dans la province de Buenos Aires (16% ), et à la Capitale (26%)31, tandis que les provinces, qui avaient été le théâtre des soulèvements ainsi que des premières actions piqueteras exhibent des chiffres bien plus modestes.32 Plus généralement, les pourcentajes les plus élevés des protestations de tout genre se produisent dans les grands centres urbains.
Les cacerolazos sont à rapprocher des “escraches” popularisés par l’organisation HIJOS par leur objet et par leur forme. Par leur objet, car ils s’organisent aussi devant des lieux spécifiques, que se soit le siège des pouvoirs publics, les banques ou le domicile des hommes politiques, et par leur forme: des demonstrations bruyantes qui substitue un châtiment symbolique public à une faute impunie. Faiblement organisées, ces formes de protestation se sont néanmoins donné des itinéraires et des dates fixes; débute en juin 2002 aussi l’appel à des “manifestations des épargnants”, en dehors du quartier des banques, qui dénoncent la violation des normes, encadrant leurs réclamations entre la demande de justice et la revendication du droit à la propriété.

Venons-en maintenant aux assemblées de quartier qui ont soulevé tant d’espoirs, et en soulèvent encore en dépit de leur essouflement. De même que les autres nouvelles modalités de protestation, les assemblées sont nées de manière assez spontannée pour s’organiser par la suite, bien que de manière très souple: des réunions sont fixées par chacune d’elles un jour de la semaine à des heures et dans des endroits établis; des commissions se sont formées pour des tâches spécifiques et des délégués ont été nommés auprès des coordinations au niveau de la ville et au niveau national.  Leurs activités étant très diverses, je me limiterai ici à deux aspects: tout d’abord à la constitution de réseaux d’entraide, aux singularités de leur fonctionnement interne ensuite.
Je ne classerais pas trop vite l’organisation de repas collectifs, les achats groupés au meilleur prix ou les centres de troc comme des activités prometteuses de nouveaux liens sociaux: certaines renouent avec des stratégies de survie préexistentes, développées par les nouveaux pauvres, tel le Club del Trueque qui débute en 1995, et d’autres sont héritières d’une très ancienne tradition cooperativiste; les médias font état d’un important pourcentage de la population impliqué dans les désormais officiellement étiquetées “activités solidaires” , et les organisations piquete10ras se consacrent, elles aussi, aux repas collectifs, à ’amélioration solidaires de l’habitat, dela création de ; or, si cet élan constraste fortement avec l’individualisme des années précedantes, il ne s’éloigne pas toujours du bénévolat le plus classique, quand bien même des groupes de gauche s’efforcent pour en faire des “faits politiques”. Reste néanmoins la nouveauté d’un effort de prise en charge autonome qui n’est pas dissociable de l”‘empowerment” que leur succès sur le plan politique en décembre donna aux couches moyennes organisées; il y a également dans les activités des assemblées une redefinition des frontières entre le privé et le public au niveau local qui pourrait faire renaître l’identité de quartier, si puissante autrefois, que l’emergence des loyautés syndicales et politiques de masse avaient érodée. Il me semble peu probable, en revanche, que les assemblées de quartier puissent être un moyen pour reconstituer un tissu social passablement disloqué par l’évanouissement des régulations publiques et la quasi disparition de l’institutionnel dans l’Argentine actuelle.
On insiste, probablement avec raison, sur le rapprochement des strates moyennes aux mouvements de chômeurs, suite à leurs tribulations avec les banques; l’irritation provoquée par les difficultés de circulation aurait été remplacée par un commun sentiment d’injustice. Tel était le cas, en effet, lors de la manifestation des piqueteros du 28 janvier, de La Matanza à Plaza de Mayo, applaudie par des commercants qui distribuaient des
sandwiches; des membres des assemblées s’étaient joints à la marche, arborant le drapeau national et chantant l’hymne des cacerolazos: “qu’ils s’en aillent tous, que pas un seul ne reste”. Un des chefs des piqueteros dira:
“le rapprochement à été le résultat d’un apprentissage; lorsque nous bloquions une route nous ne laissions passer personne, nous affrontions ceux qui travaillaient. (...) il semblait que nous réclamions exclusivement des ‘plans Travailler’. Nous avons décidé de reprendre les revendications des commercants et de la classe moyenne”33. De fait les diverses protestations partagent le refus de la politique gouvernementale, des tractations avec le F.M.I. et, plus généralement, d’une mondialisation sous l’hégémonie des USA, ainsi que la denonciation de la repression ou des menaces de repression:
le mécontentement d’une proportion importante de la population s’accompagne de niveaux extrêmement élévés d’une idéologisation qui tient lieu de politisation.
La participation de membre des assemblées dans des manifestations des piqueteros ou la présence de représentations des uns et des autres dans des demonstrations de rejet à la politique gouvernementale ne dissout pas les disparités qui ne proviennent pas uniquement des très évidentes disparités dans leur composition sociale. Il convient en effet d’énumerer certains traits distinctifs des innovations dans le repértoire de protestations.  Les chômeurs, tout d’abord, se sont donnés des organisations et des dirigeants reconnus, essentielles à leur survie comme mouvement. Ils utilisent les piquetes, moyens de pression sur l’économie ou sur la vie urbaine, en tant qu’instruments de négociation avec les autorités, tout en restant à l’intérieur de ce champ; l’objet de ces négociations (subventions, plans “Travailler”...) étant de nature transitoire et toujours précaire, le mouvement piquetero se nourrit en boucle des limitations et des failles des engagements gouvernementaux. Si les cacerolazos devant les banques sont à rapprocher des piquetes, en ce qu’ils exercent aussi une violence dans l’espace urbain, la négociation, du fait des décisiones gouvernementales, est (pour l’instant) absente. Et elle l’est absolument dans les cacerolazos et les ‘escraches’ à des dirigeants politiques.
Por ce qui est des assemblées en tant que telles, enfin, on n’y trouve une forte organisation ni des stratégies de négociation; si elles partagent des principes généraux et la légitimité de certaines activités, les revendications varient d’une assemblée à l’autre et elles me possédent non plus un adversaire, si l’on excepte ceux qui, largement véhiculisés par les médias
par ailleurs, rélèvent aujourd’hui quasiment du sens commun, à commencer par le rejet du FMI. Les traits distinctifs des assemblées sont à relier à leur singulier style de fonctionnement: ouvertes sans discrimination ni contrôle aux voisins, elle se sont déclarées en même temps souveraines.  Ce point de départ, commun à toutes en dépit de variations mineures, constitue probablement leur innovation la plus significative; mais il les place, à différence des autres mouvements, devant le problème de l’harmonisation de leur rapport à l’extérieur et leur fonctionnement interne. Vis-à-vis de l’extérieur, les assemblées sont, d’une part, un agent de mobilisation et une caisse de résonnance où circulent à profusion des informations sur diverses actions ou demostrations34; en tant qu’acteurs, d’autre part, elles se définissent tout d’abord par des actions concrètes dans leurs quartiers, au moyen de commissions spécifiques. Si ces deux modalités de rapport à l’extérieur ne posent pas des problèmes sérieux, il n’en va pas toujours de même d’une troisième, leur participation en tant que telles dans des protestations collectives ou des formes de action qui sont jugés significatives: elle exige débat interne, parfois laborieux, car le statut de souverainété oblige à la prise de décisions par “consensus”, c’està-dire par vote majoritaire. Consensus et souverainété sont les maîtres mots des assemblées, auxquels ont fait appel lors de conflits internes.
Le rapport à l’extérieur révèle le propre des assemblées, à savoir la distinction radicale, et toujours ambiguë, entre l’individuel et le collectif, entre les comportements des individus égaux qui les composent, et qui affirment la pleine jouissance de leurs droits civiques, et l’action de l’assemblée en tant que corps. Or, que son action publique renvoie aux règles de fonctionnement interne n’aurait rien de spécial si la souverainété n’en était la principale, car elle exclue la représentation et l’autonomie du représentant
qu’elle comporte. Personne peut les représenter ni prendre la parole en leur nom. Ainsi, elles ont été assez rapidement confrontées à l’aporie ;d’un fonctionnement souverain comme modalité permanente de déliberation et de prise de décisions, d’autant plus notoire qu’elles s’organisaient au niveau de l’ensemble de la ville et du pays. Après une crise de la coordination générale, dont les débats s’avéraient interminables et les décisions
quasiment impratiquables à cause de la participation ègalitaire de délégués et non délégués, on arrive à un système de délégués avec un mandat impératif, sans revenir donc sur leur refus à la représentation. Des problèmes ne manquent pas de se poser, amplifiés par la taille relativement réduite de chaque assemblée, où les membres se connaissent tous; tels celui des quasi leaders qui se profilent menacant le principe d’égalité, mais surtout celui de l’intervention des partis - de gauche ou d’extrême gauche
qui les guette doublement: parce qu’elle annule de fait l’identité exclusivement citoyenne des membres, et parce qu’elle introduit des principes collectifs autres qui concurrencent et échappent à la souveraineté des assemblées.
Quant aux tâches concrètes dans le quartier, elles ne sont pas à négliger, non seulement par leur valeur intrinsèque mais parce que, raison d’être toujours invoquée et valorisée, elles sont leur support légitimant autant auprès de leurs membres que de l’opinion publique. Ces tâches permettent aussi de gommer partiellement l’importance d’une dimension capitale des assemblées, celle de constituer des lieux de prise de parole. Il de faudrait pas cependant y voir uniquement une tradition tres argentine de traitement des problèmes en groupe héritée de l’influence des diverses thérapies psychologiques car la parole qu’y circule ne se réduit pas à refaire des liens locaux: les débats offrent un moyen d’“empowerment”, de construire l’idée de la possibilité d’agir sur le social. Ils constituent également une forme de participation dont la singularité réside dans le fait que c’est par la parole elle-même que ce à quoi on participe s’instaure: un collectif fondé sur et par cette polyphonie. Prise de parole, donc, indéniablement, mais qui comporte simultanément sa retention, dont le refus de toute représentation, même d’une assemblée à l’autre, en est un indice. La volonté des assemblées en tant que corps de s’approprier de leur propre discours, transforme celui-ci en un bien non transférable, qui oscille entre son appartenance à l’ordre de l’expression et sa qualité de source d’empowerment.  On ne peut pas cependant s’empêcher de lier cet embargo au refus des partis, que le slogan “que se vayan todos”, que tous s’en aillent, exprime si bien. En ce sens, nous serions devant une re-prise de parole, de l’effort pour récupérer une volonté déléguée et trahie, et on pourrait donc, comme le font aucuns, voir dans les assemblées une sorte d’agora productrice d’une nouvelle citoyenneté. Mais on pourrait aussi - il est trôp tôt pour répondre- y discerner, au contraire, un symptôme de la fissure du rapport de confiance en autrui, du fondement même de ce si souvent cité lien social.“Qu’ils s’en aillent tous !”Les premiers cacerolazos étaient un condensé de refus: de la violation des règles bancaires et l’injustice qu’elle comportait ainsi que de l’incompétence présidentielle et l’évidente impuissance du ministre de l’Économie; au-delà du ras le bol vis-à-vis le gouvernement en place, les manifestations exprimaient très clairement le rejet de tous les hommes (et femmes) politiques.  Mais la fureur des classes moyennes dans les rues traduisait aussi l’exaspération provoquée par des années de corruption et d’impunité; or, l’une et l’autre avaient pourtant été largement tolérées pendant l’essentiel de la première période menemiste ainsi qu’un style de gouvernement à la limite de l’autoritarisme. La raison, une fois de plus, était évidente: la stabilité économique octroyait au gouvernement un crédit illimité car, on le sait, le contrôle de processus fortement inflationnistes procure une légitimité politique décisive - ou tout au moins des victoires électorales- comme on l’à observé au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en 1987 en Argentine.  C’est ainsi que Menem fut triomphalement réélu en 1995 et que son parti emporta les législatives de 1998.
Or, l’état de grâce du Président s’est essouflé avec l’arrêt de l’expansion économique et lorsque la stabilité semble acquise; les protestations se font plus fréquentes et l’opposition se consolide autour du FREPASO, la nouvelle formation politique, dont le programme était bâti presque exclusivement sur la dénonciation de la corruption et la violation des règles républicaines, contre Carlos Menem. Il est vrai que la matière ne manquait pas: la corruption avait gagné l’appareil d’État tout entier et une bonne partie de la classe politique au pouvoir, le ministre Cavallo lui-même dénonce l’emprise des maffias -un de leurs chef présumés se suicide lors d’un scandale qui coûte la vie d’un journaliste-, la dépendance trop voyante du pouvoir judiciaire à l’égard de l’exécutif, la publicité quotidienne des affaires, l’impunité à tous les niveaux d’un pouvoir judiciaire complaisant sous haute surveillance politique, la frivolité affichée par le président et ses proches... La liste serait longue, tant et si bien qu’une bonne partie de la droite souhaitait ouvertement le remplacement de Menem par un président plus ‘sortable’ qui, tout en poursuivant le plan économique, serait en mesure d’assurer cette “sécurité juridique” qui était au coeur des appels aux investisseurs.
En vérité, à suivre la dernière campagne présidentielle, on aurait dit que l’Argentine n’était pas menacée par aucune crise digne d’être mentionnée.
Le programme de l’Alliance se limitait à la promesse d’une conduite honnête que la figure de Fernando De la Rúa incarnait; le sens du terme “limiter” est néanmoins à nuancer, car s’il est vrai que l’Alliance ne proposait aucune politique alternative sérieuse il ne faudrait pas négliger l’envergure de la demande de probité politique qui s’était généralisée
au-delà des couches éduquées due, je crois, outre l’indiscutable rôle des médias, au sens social qu’avait acquis la corruption. Par le passé, en effet, une ‘affaire’ était classée par l’opinion publique comme un scandale, qui pouvait entamer plus ou moins, selon les époques, une carrière politique ou un gouvernement. Mais au fur et a mesure que la crise économique s’approfondissait de même que l’appauvrissement des Argentins, prend un nouveau relief dans les représentations sociales une dimension relativement gommée auparavant, à savoir que les affaires de corruption politique constituent des détournements de biens collectifs, ce qu’elles avaient naturellement toujours été. Chaque affaire impunie passe ainsi à comporter une injustice à l’égard des individus et elle est vécue à titre quasiment personnel. Lorsque la crise budgétaire éclata ouvertement, conduisant le gouvernement à déclarer que les fonds manquaient et à réduire les rétributions des fonctionnaires il n’était pas difficile d’attribuer ce manque à la corruption: dans l’accumulation des affaires on lisait ainsi une fraude à l’ensemble de la société. Au theme plus universelle de l’antiparlamentarisme, “tous pourris”, s’est ajouté la conviction selon laquelle les hommes politiques argentins avaient pillé les fonds publiques et, plus encore, que le “coût de la politique”, mesuré par les salaires des répresentants et des fonctionnaires, était responsable du déficit public. La colère vis-à-vis d’un systeme politique accusée “d’autiste” par les médias, c’est-à-dire ayant acquis un haut degré d’autonomie, s’est manifestée avec éclat lors des élections d’octobre. Dans un pays où le vote est obligatoire, les abstentions atteignent 20%, le vote nul 15% - l’introduction de tranches de salami à guise de bulletin, entre autres- et le vote blanc 8%. Il revint donc aux classes moyennes mobilisées de faire de ce mécontentement un problème public.
On a beaucoup écrit, et avec raison, sur la crise de représentation et il n’est pas exceptionnel de trouver en Argentine, aujourd’hui, des critiques à l’autonomie que confère aux hommes politiques tout systeme répresentatif, allant même à le qualifier de système “oligarchique”. Si, certes, la matière dont est faite la classe politique argentine laisse à désirer, on ne saurait néanmoins s’étonner du repli des partis sur eux-mêmes et la corruption qu’un tel repli entraîne, soit du passage de pans entiers de la politique de la sphère publique à la sphère privé, car depuis bientôt vingt ans, quasiment tout échappait à leur emprise. L’hyperinflation avait fait de la stabilité le bien collectif par excellence et du célèbre “modèle” de Domingo Cavallo, et de la parité avec lui, l’unique alternative. Puis, l’emergence d’un état d’urgence économique presque permanent sur fond d’une absence de choix -l’establishment des économistes dixit- semblait enlever au politique toute faculté de maîtrise: ainsi, les hommes politiques devenaient, de fait, tous pareils et tous pareillement incapables.
Le réveilLa crise, l’impuissance des gouvernants et de la classe politique devant le gouffre économique, une corruption généralisée et impunie, étaient autant de griefs accumulés lorsque le “corralito” alluma, en décembre, l’étincelle de la révolte. Ces raisons suffiraient largement à comprendre le courroux des couches moyennes mais il convient d’ajouter un élément afin de rendre compte de l’image récurrente selon laquelle, en décembre, la société argentine “s’est réveillée”. En effet, décembre date la ruine soudaine de la parité peso/dollar et avec elle de la chimère d’une Argentine appartenant au Premier Monde, dont une des racines est à chercher dans la terreur à retomber dans l’hyperinflation de 1989; c’est à partir du traumatisme hyperinflationniste qu’on peut comprendre, pour partie, cette sorte d’hypnose collective que l’Argentine a vécu pendant presque une décennie pour se réveiller soudainement en décembre 2001. Il existait une sorte de perte du sens de la réalité, identifiable dans les médias, comme dans les échanges personnels et des entretiens qualitatifs, qui se manifestait dans la croyance ferme en la fiction de la parité et la difficulté d’admettre l’idée qu’un peso n’était pas l’équivalent d’un dollar en dehors des frontières; il existait même, dans certains secteurs sociaux, la conviction d’appartenir au Premier Monde, certes, prise en dérision; il semblait dès lors normal de ne trouver que des aliments importés, depuis les “petits pois et jeunes carottes” de Bonduelle jusqu’aux céréales arrivées des États Unis dans leurs emballages d’origine. Une fois de plus, des groupes considérables passaient leurs vacances au Mexique, au Brésil ou en Europe, et des avions partaient remplis d’Argentins qui allaient faire leurs emplettes à Miami. La plata dulce des années de Martínez de Hoz était de retour.  Encore au début de l’année 2001 le mot dévaluation était tabou au sens stricte du terme: un consensus aussi puissant que celui dit de Washington s’était forgé pour affirmer que, vu l’endettement en dollars, toute dévaluation était impossible. Rares étaient les voix qui s’élevaient pour suggérer que l’économie était dans une impasse ; à quelques exceptions près, et dans des circuits confidentiels, tant les intellectuels comme la classe politique se pliaient à cet aveuglement collectif. Les expressions publiques d’inquiétude, lorsqu’elles réussissaient à franchir une censure journalistique de fait, étaient mises au pilori, accusées d’augmenter le légendaire “risquepays”.
Certes, on n’ignorait pas la surévaluation du peso, les intérêts exorbitants des emprunts gouvernementaux ou des crédits aux entreprises, ainsi que ceux payés aux particuliers pour les dépôts à terme, et la lecture des journaux suffisait pour vérifier que la dette augmentait à une folle allure.  On ne méconnaissait pas non plus l’extension de la pauvrété et du chômage; au contraire, les médias les rendaient publiques régulièrement et les attribuant souvent explicitement aux politiques économiques suivies. En vérité, la part du rêve, pour ainsi dire, ne provenait pas d’un oubli de la misère ou des inégalités; ce qui fabriquait de l’irréel était la dénégation de l’impossibilité de cette Argentine-là, manifeste dans le refus des chemins autres que celui qu’on savait aller droit au mur.
En décembre donc, lorsque la menace d’une débâcle du système financier conduit le gouvernement à freiner la fuite de dollars, la colère des épargnants se double d’un réveil. Ils réagissent à une violation des règles mais aussi à la mise à nu d’une fiction; celle qui leur assurait des intérêts de 12%, 13% en dollars et même 18% à la fin, et quasiment le double en pesos. Le sentiment d’injustice, mélangé à la découverte de la mystification, déclenche cette rage dont parlait Hannah Arendt. C’est pourquoi il ne faudrait pas réduire les protestations devant les banques à la défense du compte d’épargne: la puissance de la mobilisation qui s’en suivit révèle, à mon sens, la mesure du réveil.La reconstruction de l’autorité publique (perspectives)La situation argentine est si exceptionnelle qu’elle autorise des issues également exceptionnelles. L’histoire ne se répète certes pas mais on peut néanmoins reflechir à partir d’un constat premier: le pays est en ruines, il n’a guère d’État, aucune légitimité politique est à l’horizon, la faillite fiscale est totale. L’Argentine de 2002 risque ainsi de rappeler celle de 1989, lorsque la montée vertigineuse et imprévisible de prix tendait à dissoudre les bases de la cohésion sociale et désarticulait les modalités d’action des acteurs sociaux; on retrouve aujourd’hui certaines analogies: l’évaporation de l’autorité, l’affaiblissement des régulations, les explosions de rage.
Faut-il chercher aussi des analogies quant au dénouement politique ? L’histoire ne se répète pas, certes, mais il n’est pas inutile de rappeler que l’hyperinflation avait induit une demande d’ordre dont l’ampleur des pouvoirs octroyés par le parlement au président Menem avaient été la transcription; ensuite et pendant plusieurs années, la stabilité resta la ressource politique déterminante du Président. L’interprétation sociale diffère cependant
; en 1989, nous l’avons constaté dans des entretiens et à divers niveaux des discours sociaux, le désordre monétaire était perçu comme un phénomène quasiment naturels et incomprehensible, dont les comportements égoïstes des Argentins eux-mêmes en seraient responsables; à présent, en revanche, on trouve des responsables à la crise, que ce soient les hommes politiques, le Président ou le F.M.I.. Jusqu’à quel point l’intérpretation sociale de la crise peut-elle modifier son issue politique?  Il va sans dire que les difficultés économiques sont gigantesques. Or, la reconstruction de l’ État est un préalable à n’importe laquelle des voies qui seront choisies ou imposées, ce qui, à son tour, dépend de la création d’une légitimité politique. La déchéance des institutions et des hommes politiques rend peu vraisemblable qu’ils soient, à l’heure actuelle, à même de produire cette légitimité -même avec del élections générales après la démission de tous les élus. Si tel était le cas, deux possibilités semblent se présenter. Dans la première, “par le bas”, ce serait à la société elle-même, en appelant à une sorte de volonté générale, que reviendrait la tâche de recréer du politique, et, peut-être, donner naissance à des nouvelles formations politiques ; en engendrant une nouvelle légitimité, il serait possible de rebâtir l’Etat. Il est inutile de rappeler combien une telle issue semble peu viable, parmi d’autres raisons parce qu’elle exigerait un temps que les réserves de la Banque Centrale ne semblent pas lui octroyer. La deuxième, “par le haut”, suppose la création d’un Etat à partir d’un groupe - ou d’un individu- installé au pouvoir car, comme disait Alain Touraine, en Argentine le coups d’Etat étaient des coups visant la création d’un Etat; dans cette hypothèse tout, ou presque est concevable. La possibilité d’un rétrécissement croissant et durable du pays n’est pas à exclure mais, dans l’état de mobilisation qui règne en Argentine à présent, le maintien de la situation actuelle ou une probable arrivée au pouvoir de la droite, sous n’importe laquelle des formules électorales, déclancheraient des nouvelles explosions de colère et partant, une répression violente.


1.Sous-estimé par les statistiques, le chômage passe en sept mois de 18.4% a 25,2% de la population active.
2.  La population à plus hauts revenus (20% sur la population totale) augmente sa participation dans la distribution du revenu de 43% en 1974 à 53% en 2001. Equipos de investigación social, Equis, novembre 2001.3.En mai 2002 le panier dans la zone métropolitaine était 2,4 fois le montant des subsides mensuels aux chefs de famille sans travail; l’alimentation d’un peu plus de 20% de la population du district était au dessous du nombre de calories de base.
4.  Les deux strates “basses” (20% du revenu) ont perdu 6.058.500.126 $, les “moyennes basses” (20% suivant) 7.212.500.150$, les “moyennes” (40% suivant) 14.136.500.294$; la strate “haute” (20% du revenu) augmente en 27.407.500.570$ sa part du revenu total.

5.En 1989 ces entreprises employaient un demi-millon de personnes environ; privatisées, ce chiffre est passé 75.000.
6. Telle Luz y Fuerza, l’importante Fédération des travailleurs de l’énergie. 7.Il comptait pour cela sur des crédits internationaux, comme celui de la Banque mondiale, d’un montant de 325 millions de dollars pour un programme de réduction de 131.000 fonctionnaires.9. Plus importante encore comparée à la productivité: “Dans l’industrie, ou la productivité moyenne du travail croît de 70%, les salaires chutent de presque 20% entre 1991 et 1999.” Aronskind, Ricardo, Más cerca o más lejos del desarrollo? Libros del Rojas, Universidad de Buenos Aires, 2001, p. 73.
10.L’alliance électorale entre le parti Radical et le FREPASO, issu de l’union du Frente Grande et des partis de gauche.11.Les provinces, quant a elles, rénoncent a une partie des fonds fédéraux qu’elles recoivent de l’Etat.12. Le premier à la fin de 1994.
13.Les travailleurs licenciés représentaient 62% des chômeurs de ces populations et plus d’un cinquième de leur P.E.A.
14.Javier Auyero, La Protesta. Retratos de la beligerancia popular en la Argentina democrática. Buenos Aires, Libros del Rojas, Universidad de Buenos Aires , 2002, pp. 43 y ss
15.Teresa Rodríguez dont le nom sera adopté par la suite par deux organisations piqueteras. Parmi lesquels, 909 dans la province de Buenos Aires, 459 à Jujuy, 220 à Salta, 163 à Neuquén, 158 à Tucumán, 155 à Córdoba, 130 au Chaco et 350 dans la Capitale.16.Centro de Estudios Nueva Mayoría, dans La Nación, 27 de abril de 2002. Cité par Emilio Cafassi, Olla a presión. Cacerolazos, piquetes y asambleas sobre fuego argentino. Libros del Rojas, Universidad de Buenos Aires, 2002, p. 62. Selon les derniers chiffres officiels se sont produits 250 piquetes vers la fin de l’année 2000. La conflictividad social en la República Argentina, Secretaría de Seguridad Interior, Buenos Aires, 2002.
17.En 1993 se crée le Movimiento Independiente de Jubilados y Pensionados, MIJP, qui adhère à la CCC en 1996. Toujours dans les circonscriptions populaires de la province de Buenos Aires, se crée en 1997 le MTD, puis, en 1999, le MTR (Movimiento Teresa Rodríguez), scission du MTD qui devient alors la Coordinadora de Desocupados Aníbal Verón.
18.       La CCC est coordonnée au niveau national par Carlos “El Perro” Santillán et, à La Matanza, par Juan Carlos Alderete; la FTV de Luis D’Elía, compte sur le soutien de la centrale syndicale contestataire liderée par Víctor de Gennaro.
19.En Clarín, 23 de marzo de 1997.20.Ainsi par exemple, en mai 2002, les piqueteros menacent le gouvernement - avec succès- d’un plan de lutte si les 72.000 noms qu’ils avaient apportés ne figuraient pas dans la liste de bénéficiaires d’un plan de subventions de 150 pesos dont l’épouse du Président et responsable de l’Assistance Sociale prétendait le monopole.
21.Ainsi le plan “Quartier”créé en juillet de 1997 par le gouverneur Duhalde à la province de Buenos Aires.
22. Ces organisations sont par ailleurs partiellement liées à des partis: la FTV aux héritiers du FREPASO, et la CCC au parti Ouvrier, selon les informations de La Nación, 27 juin 200223.       Dont plusieurs répondent à des partis de gauche ou d’extrême gauche: Polo Obrero et Frente Unico de Trabajadores Desocupados (Parti Ouvrier, trotskiste); Movimiento Territorial de Liberación ( parti Communiste-FJC); Movimiento Sin Trabajo Teresa Vive (Movimiento Socialista de Trabajadores)
Agrupacion Tendencia Clasista 29 de Mayo (Partido de la Liberación), toujours selon La Nación, 27
juin 2002
24. L’utilisation des cartes de crédit, elle, n’était pas limitée.
25.Outre la démission du ministre Cavallo, ils forcent celle de Carlos Grosso, figure notoire de la corruption, désigné comme assesseur par l’éphèmere président Rodríguez Saá.
26. Conflictividad social en la República Argentina, op cit.27. Eduardo Ovalles, Centro de Estudios Nueva Mayoría, La Nación, 28 avril 2002.
28. Soit 859 au mois de décembre; on enregiste 706 en janvier, 310 en février et 139 en mars.
29.En décembre se produisent à la Capital, origine du phénomène, 529 cacerolazos, 20% du total; en janvier la proportion est de 35%, et de 24% en février en mars. La Nación, 28 avril 2002.
30.Le pourcentaje de la Capitale est bien supérieur à son poids démographique comparatif, 8% de la population totale, la province de Buenos Aires illustrant le phénomène inverse : 16% des cacerolazos et 38% de la population.
31.A Tucumán 3%, à Salta, Entre Ríos, San Juan, Jujuy, Río Negro, La Rioja et le Chaco 2% et 1% dans le reste du pays.
32.La Nación, 26 mai 2002.
33.Elles ont été présentes dans des manifestations des piqueteros, des demonstrations contre le F.M.I. ou la politique gouvernementale, contre l’augmentation des prix des service publics privatisés ou lors de l’anniversaire du coup d’Etat de 1976, ainsi que dans des escraches et cacerolazos contre des banques ou des dirigeants politiques
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La mobilisation d'une société en décomposition > Silvia Sigal

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