L’Argentine est un grand pays. Il a marqué l’histoire du XXe siècle, bien au-delà de l’Amérique Latine. D’abord par sa richesse, dont nous n’avons plus idée aujourd’hui. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le revenu en Argentine par tête d’habitant était très supérieur à celui de l’Espagne, de l’Italie et supérieur aussi celui de la France. C’était aussi un pays qui avait connu une expansion interne et vers l’extérieur impulsée par une oligarchie, certainement la plus intelligente et la plus innovatrice de toutes
les oligarchies latino-américaines.Pas seulement parce qu’elle était anticléricale
–ce n’est pas forcément une qualité- mais par son modernisme.
Cette oligarchie pouvait penser l’avenir de son pays, de sa culture autant que de son économie. Et enfin, pour tous ceux qui ont connu telle ou telle partie de l’Amérique Latine, jusqu’à il y a peu Buenos Aires était ‘la capitale’.
Aucune ville, certainement pas Rio ou Mexico, encore moins São Paulo, à cette époque-là, ne jouait au niveau mondial le rôle de Buenos Aires. Je pourrais continuer ainsi et vous rappeler que l’Argentine a produit non seulement de grands auteurs littéraires latino-américains maisencore mondiaux. Et que donc Buenos Aires et, à travers Buenos Aires,
l’Argentine, a fait partie de l’histoire du monde qu’on appelle développé, occidental. Le lien intellectuel, culturel, économique, entre l’Argentine et l’Amérique du Nord ou l’Europe Occidentale encore plus, était extraordinairement étroit.
Dernière observation préliminaire : le début et le milieu du XXe siècle
ont été marqués par de formidables mouvements migratoires. Quand on parle des Etats-Unis, on parle de melting pot, mais il faut savoir que le plus grand melting pot du monde est l’Argentine. Les communautés ont gardé leur autonomie aux Etats-Unis ; vous entendez encore parler allemand dans le nord de Chicago ou ailleurs. L’Argentine a fabriqué les Argentins, et a par conséquent fabriqué la nation argentine avec une extraordinaire rapidité, en s’appuyant essentiellement sur l’école publique.
Espagnols, Italiens, Suisses, Allemands, Français sont devenus très rapidement des Argentins qui ont obtenu de très bonne heure leurs droits politiques.
Tout cela montre à l’évidence que l’Argentine avait un niveau de vie très élevé et qui est resté pendant longtemps bien au-dessus de la moyenne de l’Amérique Latine.
L’Argentine est aujourd’hui un pays en grande difficulté économique et même politique, c’est un des trois ou quatre pays auxquels le FMI a accordés une aide considérable, un autre étant le Brésil. Nous sommes tous dans le doute quant à la capacité de l’Argentine de sortir de ses difficultés actuelles, parce que ces difficultés sont plus que des difficultés. L’Argentine est un pays qui a été tourné vers le dehors, qui a vécu pendent très
longtemps d’exportations essentiellement agricoles. C’est donc un pays qui a non seulement fait fortune, mais qui a nourri le développement d’une vaste classe, d’une vaste masse populaire à Buenos Aires et dans d’autres villes. L’histoire de l’Argentine, si j’osais la résumer en une phrase, serait que la valeur créée par l’agriculture et l’élevage a fait l’objet d’une lutte d’appropriation entre les propriétaires et les masses urbaines qui demandaient à consommer à moindre coût, comme c’est toujours le cas. Cet
affrontement a résumé l’histoire de l’Argentine dans la mesure où les poussés
populaires se sont manifestées avec une force extraordinaire qui a plongé l’oligarchie, en Argentine comme pratiquement dans tous les pays d’Amérique Latine, dans une grande paralysie, car elle n’a pas pu se donner une force politique appuyée sur une large base, de tel sorte que quand le monde propriétaire a voulu réagir contre cette poussée des masses urbaines contre la vie chère, il a fait appel à l’armée. Comme partout
ailleurs en Amérique latine, les grandes forces de droite ne sont pas des partis, mais l’armée.
Pourquoi est-ce que j’évoque cette image ? Il y a un thème, un mot que
je n’ai pas prononcé, auquel je n’ai pas fait référence : c’est le thème de la
production. J’ai parlé d’exportation, de distribution, je n’ai pas parlé de production. Au lendemain de la guerre, alors que l ‘Argentine avait nourri les armées alliées grâce à de fortes ressources, il a été vaguement question, de manière assez rhétorique, d’une alliance entre CGE et CGT, c’est-à-dire entre le patronat et les syndicats, pour faire un grand plan de développement national. C’était un thème péroniste qui a eu un certain succès, mais qui ne s’est pas traduit dans la réalité. Alors même que le petit Chili et surtout le grand Brésil construisaient les bases d’une industrie moderne en donnant la priorité à la sidérurgie, l’Argentine est restée attachée à son modèle, qui avait le double avantage de donner à l’Etat et aux grands propriétaires d’abondantes ressources et de permettre le développement d’une vie urbaine, dont je rappelais tout à l’heure à quel point elle était exceptionnellement brillante, sans même mentionner ce que tout le monde sait :
le symbole de l’Argentine était sa classe moyenne aisée et cultivée. Plus cultivée encore du fait que l‘Argentine, -et Buenos Aires en particulier,- avaient acueilli, comme conséquence de la guerre mondiale, un certain nombre de grands esprits et que le monde intellectuel de Buenos Aires gardait encore des traces de la Vienne d’autrefois.
L’essentiel est maintenant dit. La force politique d’une côté, les politiques
exportatrices de l’autre, ont permis à l ‘Argentine un double développement
qui est encore très visible aujourd’hui, quand on voit les gratteciel du centre de Buenos Aires et l’énorme capacité d’action des habitants de cette ville et d’autres. Mais le problème central, celui de l’intériorisation du développement, a été de plus en plus difficile à résoudre. Non pas qu’il n’y ait pas eu de tentatives ; la plus célèbre et la plus brillante a été celle de Frondizi. Pendant la dictature militaire, le ministre de l’économie,
Martinez de Hoz recommandait ouvertement le retour à la vocation rurale de l’Argentine, ce qui est vraiment une vocation puisque, -c’est une chose qui avait été bien étudiée par Torcuato Di Tella-, les chefs d’entreprises investissaient toujours dans la terre, à commencer par Di Tella père, qui était l’entrepreneur par excellence.
La dépendance vis-à-vis de l’extérieur de ce pays si riche, si cultivé, si ouvert, n’a fait que s’accentuer. Il a existé peu d’industries compétitives en l’Argentine. C’est plus souvent dans les couloirs de la Casa Rosada que sur les marchés internationaux que les entreprises ont gagné de l’argent en obtenant des contrats de protection. De l’autre côté, nous avons asssité à une dérive incomparable du syndicalisme qui s’est d’abord transformé en parti politique à l’époque de Vandor et qui, ensuite, en lançant des grèves générales à contretemps a perdu sa capacité d’agir comme acteur principal du développement économique.
Nous sommes arrivés ainsi au point où le pays s’est écroulé économiquement,
à la fin de la présidence d’Alfonsín et où le Plan Cavallo (comme dans
d’autres pays, tels que le Mexique ou le Chili) a donné le sentiment que le pays
pouvait se redresser. Mais en réalité, au-delà des tentatives, le fait demeure que
l’Argentine, depuis très longtemps, souffre d’un excès de consommation (la
fameuse ‘plata dulce’) qui a correspondu aux intérêts de beaucoup de banques
internationales qui avaient besoin de faire fructifier les capitaux du pétrole et
qui font que l’Argentine et les Argentins sont tellement endettés qu’il est difficile
aujourd’hui de redonner à leur monnaie une valeur plus conforme à la
réalité. Le point final, c’est la rupture de facto d’avec Mercosur, les monnaies
prenant des valeurs tellement différentes, dans une situation où l’Argentine se
trouvait considérablement gênée dans ses efforts d’exportation.

Je vais terminer cette introduction en disant que ce qui nous impressionne
le plus aujourd’hui, c’est que ce système économique, qui a été ponctué de tant d’incidents et de ruptures politiques, me semble aujourd’hui avoir perdu sa capacité de décision. Il n’est pas tellement fréquent qu’un ancien Président aille en prison. Mais il n’en reste pas moins que nous avons assisté également à un autre phénomène aussi grave, l’éclatement de la coalition du gouvernement, le retrait fracassant du dirigeant numéro deux, Chacho Alvarez, et une situation où le Président de la République,élu en 1999, s’est comporté depuis son arrivée au pouvoir comme un homme qui essaie de mettre de l’ordre dans la maison et qui n’y parvient pas, qu’il s’agisse du chômage officiel ou du chômage réel, qu’il s’agisse de l’appauvrissement de la classe moyenne, qu’il s’agisse de l ’énorme problème de la dette.
Une dernière réflexion, concernant le poids de la diaspora argentine. Les Argentins créatifs et dynamiques qui ont su animer notre vie culturelle à Paris ne sont pas massivement rentrés au pays après la chute des militaires. Si vous allez vous faire soigner dans un hôpital aux Etats-Unis, il y a beaucoup de chances que les médecins soient argentins, de même que les infirmières sont philippines ou indonésiennes. Donc, aujourd’hui nous avons à faire à un pays affaibli et, en même temps et sans aucun paradoxe, un pays moderne, qui dispose d’abondantes ressources humaines, qui a une créativité culturelle qui reste grande, aussi bien dans la bande dessinée que dans les grands oeuvres de l’esprit. Nous sommes arrivés au bout d’une certaine route ; cela ne veut pas dire que la route de l’Argentine s’arrête, certainement pas, cela veut dire qu’il ne peut pas ne pas yavoir de ruptures.
Le monde intellectuel argentin a beaucoup gâché de talents. L’Argentine était de loin le pays le mieux doté, et qui s’est déchiré dans des luttes verbales, idéologiques, presque aussi fortes qu’au Venezuela, en tout cas plus fortes qu’au Brésil. Et par conséquent, je reprends une phrase qui vient d’être dite ici et qui m’a touché parce qu’elle est totalement juste, les Argentins ne croient ni à leurs politiques, ni à leurs intellectuels, et se trouvent dépourvus d’instruments d’analyse et d’action. Je ne peux pas dire qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, quoiqu’il soit vrai que beaucoup ont appris là-bas à se serrer les coudes face à la pauvreté. Parler de pauvreté en Argentine était autrefois une idée impensable.
Tout cela donne une grande justification au lancement des conférences de l’Observatoire de l’Argentine contemporaine dont le rôle est d’aider notre réflexion et, je l’espère, d’aider nos amis argentins à examiner cette crise non seulement matériellement mais culturellement et politiquement.

Il est possible à l’Argentine d’emprunter un chemin nouveau qui imposera forcément des ruptures assez profondes et, en tout cas, le renversement de ce modèle dont j’ai parlé tout à l’heure, car il s’agit pour l’Argentine, et pour presque toute l’Amérique Latine, de survivre. Mon pessimisme sur l’ensemble du continent est grand. Il s’agit de savoir, dans ce monde dit globalisé, si un pays comme l’Argentine peut trouver des domaines de production qui correspondent à la qualité de ses habitants. Je vous demande de me pardonner si j’ai pris un ton sombre, mais je ne crois pas honnêtement qu’on puisse parler de ce grand pays autrement qu’avec la plus profonde préoccupation. Il m’est arrivé de parler, sur le même ton, de mon propre pays ou d’autres pays que j’aime beaucoup et par conséquent il ne s’agit pas là de défaitisme ou d’annonces de catastrophes, mais il y a évidemment un appel à agir en urgence, un appel à la réflexion et à l’action, pour que l’Argentine réussisse à trouver sa voie à elle, à sortir d’une crise qui menace en ce moment aussi bien sa capacité d’action politique que son
économie.

- Haut de page -

L'Argentine à la dérive >Alain Touraine

LA MAISON DE L'AMERIQUE LATINE

217, Boulevard Saint-Germain

75007 PARIS
Alain Touraine EHESS