Dans les années 1980, seuls les pays andins, la Bolivie, le Pérou et la Colombie, producteurs de cocaïne ou de sa matière première, étaient essentiellement concernés par le trafic de drogues. Au cours des années 1990, tous les pays d’Amérique latine, à un titre ou à un autre, de la production au blanchiment en passant par le transit, ont été progressivement contaminés, à des degrés divers, par ces activités lucratives et criminogène. L’Argentine n’échappe pas à la règle1. Ce n’est pas un pays producteur de
drogues, même si des cultures de marijuana sont périodiquement détectés dans le nord et l’ouest du pays, en particulier dans la province de Misiones.
A plusieurs reprises de petits laboratoires de transformation de cocaïne ont été également démantelés dans la région de Salta et dans la province de Buenos Aires. Mais la rôle dévolu à l’Argentine par les trafiquants internationaux, en particulier colombiens, est celui d’un territoire de transit de la cocaïne et de blanchiment de l’argent de son trafic. L’Argentine, nous le verrons, est également un territoire non négligeable de consommation et une partie des drogues saisie est destiné au marché interne. La crise
actuelle a évidemment un impact à la fois sur le trafic international et sur la consommation des drogues. Même s’il est trop tôt de le mesurer avec précision, certains indicateurs nous permettent d’identifier les grandes tendances.


Les profits du trafic et de la consommation des drogues.

Les trafiquants de drogue n’ont pas attendu les perspectives ouverte par le Mercosur pour faire de l’Argentine une plaque-tournante du trafic, mais l’intégration économique de ce vaste espace a donné un nouvel élan à leurs activités illicites. Et cela d’autant plus que certains des pays qui en font partie sont exportateurs de cocaïne (Bolivie, pays associé, et Brésil) sont exportateurs de cocaïne et de marijuana (Brésil et Paraguay) et que ’Argentine offre un accès à l’océan atlantique qui permet l’exportation de cocaïne en Europe. Un simple rappel des statistiques des saisies de cocaïne, permet de le confirmer : 5 t en 1997, 1,7 t en 1998, 1,6 t en 1999, 2,3 t en 2000 et 1 t en 2001. Ces chiffres permettent d’estimer qu’entre 10 et 20 t de cocaïne sont importés dans le pays, soit en transit, soit pour y être consommées. Les saisies d’héroïne colombienne, dont la plus large partie sont également destinées à l’exportation, sont à la hausse : 31 kg en 1998,
8 kg en 1999, 47 kg en 2000 et près de 100 kg en 2001. En revanche on estime que la plus grande partie de la marijuana saisie est destinée au marché interne : 11 t en 1998 ; 18,3 t en 1999 ; 25,5 t en 2000 et 13,5 t en 2001. L’importance de ces quantités – qui doivent être multipliées par un coefficient situé entre dix et vingt – suggèrent que la marché interne représente également des intérêts économiques importants.
En 1989, le Secrétariat pour le prévention et le contrôle du trafic de drogues (SEDRONAR) estimait à 60 000 le nombre de consommateurs de substances illicites dans le pays. Selon une étude publiée par le même organisme en 1998 et portant sur l’année 1996, ils étaient 340 000 (environ 1 % de la population). Des enquêtes partielles suggèrent que la consommation de drogues a continué à augmenter à un rythme élevé depuis cinq ans. En 1996, 59 % des usagers étaient des chômeurs. On estimait que 27,46 % des usagers ne consommaient qu’un seul produit et dans les _ des cas il s’agissait de cocaïne. Chez les poly-usagers, représentant les _ des consommateurs, 80,68 % consommaient de la cocaïne ; 40,77 % de la marijuana ; 6 % du LSD et d’autres drogues de synthèse. De nombreuses enquêtes de caractère ethnologiques faisaient alors état d’une importante consommation récréative de cocaïne dans la classe moyenne, y compris chez les employés et de la vente clandestine jusque dans les kiosques d’aliments et de journaux du centre de Buenos Aires2. Toujours en 1996, près de 2 % des poly-usagers consommaient de l’héroïne et plus de 1 % de la cocaïne sous forme de base fumée, dite bazuko. Ces deux derniers usages, particulièrement lourds, se sont considérablement développés avec la crise. En outre, en milieu populaire, la consommation de cocaïne par voie intraveineuse n’était pas exceptionnelle, ce qui a entraîné la même forme d’usage de l’héroïne, entraînant une propagation du Sida. L’ecstasy a également fait une percée dans les boites de nuit de Buenos Aires et les raves parties. 800 pilules ont été saisies en 1996. Aucune statistique n’a été communiqué depuis.
Ce rapide panorama montre que la marché interne est une source importante de revenus qui s’ajoute à ceux que procurent la participation d’Argentins au trafic international. Selon certains experts, le trafic des drogues aurait rapporté entre 700 millions et un milliard et demi annuellement à la fin des années 1990.
Une partie de ces profits ainsi que de l’argent sale provenant de trafics se déroulant en dehors du pays, se sont investis dans l’économie argentine. 
Les opérations de blanchiment ont été favorisées, involontairement il faut le dire, par la mise en oeuvre, au début du gouvernement de Carlos Menem, par le “ Plan de Convertibilité ” visant à favoriser les investissements étrangers, en particulier dans le secteur des services. Ces investissements, incluant les privatisations des secteurs nationalisés, se sont élevés, durant la seule première moitié des années 1990, à près de 30 milliards de dollars. A côté des investissements effectués en toute transparence,
on a observé des hôtels, des casinos, des centres commerciaux, des stations d’essence qui ont poussé comme des champignons à Buenos Aires et dans les centres touristiques de Pinamar, Mar del Plata, Cordoba et dans lles stations de sport d’hiver de Patagonie, et dont les capitaux qui ont permis la construction sont particulièrement opaques. En 1998 avaient été ouvert une quarantaine d’enquêtes portant sur des affaires de blanchiment. 
Lorsqu’en 1994, l’épouse de Pablo Escobar veut refaire sa vie grâce aux économie de son défunt époux, c’est tout naturellement en Argentine qu’elle vient s’établir où elle ne sera pas inquiété jusqu’en 1999. En 1997, des représentants de Carrillo Fuentes, leader du cartel mexicain de Juarez, investissent au nom de leur patron, 25 millions de dollars dans l’achat de terrains et d’immeubles. Mais bien sûr ce sont des Argentins, membres
des clans au pouvoir, qui feront les meilleures affaires.Corruption des forces de répression. Ces trafics et ces opérations de blanchiment ont été favorisé par une
corruption généralisée à l’intérieur de certaines institutions de l’Etat, en particulier chez les forces de répression. C’est dans la province de Buenos Aires que se trouve la plus importante plaque tournante du trafic international des drogues et le plus grand marché de consommation de l’Argentine. 
C’est une opportunité que s’est empressé de saisir la police de la province, très mal formée et fort peu payée3. Entre 1996 et 1998, deux mille policiers, dont de nombreux officiers supérieurs, ont été radiés pour corruption, violation des droits de l’Homme, vol à main armée ou trafic de drogues. C’est grâce à une chaîne de télévision qui a filmé ses activités qu’en 1996 qu’une unité chargée de la lutte contre la drogue qui, soit couvrait
les dealers, soit se livrait elle-même collectivement à la distribution de cocaïne dans la zone sud du grand Buenos Aires, a été démantelée. A la fin de l’année 1997, legouverneur de la province, Eduardo Duhalde, actuellement président de la République, a dû procéder à une réorganisation complète de sa police et avoir recours, pour lutter contre le trafic de drogues, à la police fédérale, à la gendarmerie, aux gardes côtes et aux services de renseignement (SIDE). En 1996 et 1997, 400 employés des douanes ont été envoyés devant les tribunaux pour avoir participé à des activités de contrebande qui ont fait perdre à l’Etat plus d’un milliard de dollars. Ces fonctionnaires n’étaient pas non plus très vigilants à l’égard du trafic de drogues. Il est vrai que policiers et douaniers pouvaient se sentir autorisés à prélever leur part du gâteau par l’exemple qui leur était donné d’en haut.
Du Yomagate…
Les deux présidence du gouvernement Menem, de 1989 à 2000 ont été marqués par une série de scandale liés à la corruption et le criminalité.Dans le domaine des drogues, les plus retentissants ont eu lieu au début et à la fin de ses présidences. Ils ont impliqué des personnes d’origine syrolibanaises (appelées turcos en Argentine) de son entourage. Le premier scandale a pris une telle ampleur que les Argentins l’ont qualifié de Yomagate,
à partir du nom de la belle-famille du président. Il s’agit, au départ, d’une affaire classique de trafic de cocaïne entre la Colombie et les États-Unis, dont le réseau s’est mis en place à la fin des années 19804. L’organisation criminelle colombienne était une branche du cartel de Cali dirigée par Jairo Durán dont les correspondants en Argentine étaient deux trafiquants américains d’origine cubaine, Ramón Puentes et Mario Roberto Anello, détenteurs de faux passeports argentins. Les expéditions de cocaïne se faisaient de la Colombie vers les États-Unis, via les routes du nord du continent sud-américain. Il s’agissait d’une importante organisation :Ramón Puentes ayant fait, par exemple, transiter en une seule fois cinq tonnes de cocaïnepar le Venezuela. Seul l’argent en liquide issu des transactions transitait pa Buenos Aires avant d’être déposé dans des banques uruguayennes. Pour cette dernière phase des opérations, le réseau avait besoin de protections officielles en Argentine.
La plus importante recrue de l’organisation était le dirigeant péroniste Mario Caserta. Dès le début des années 1980, ce dernier dirigeait un réseau d’exportation de cocaïnebolivienne vers Miami. Ami personnel de Carlos Menem et du vice-président Eduardo Duhalde, chef officieux de la campagne présidentielle de Menem en 1989, il a été nommé secrétaire d’État pour les questions hydrauliques dès que Menem est parvenu au pouvoir. 
Sa participation aux activités de l’organisation de Puentes et Anello, ne lui a valu qu’une condamnation à deux ans de prison. Les autres membres du réseau de blanchiment étaient Amalia Beatriz Yoma, dite “ Amira ”, alors belle-soeur et secrétaire particulière du président Menem, et son ex-mari, le colonel syrien Ibrahim Al Ibrahim, aujourd’hui “ en
fuite ” (mais qui, en fait, a repris du service à Damas, probablement dans les services secrets militaires).
C’est Mario Caserta qui a mis en contact les trafiquants avec Amira, dont il était à l’époque l’amant, et avec Ibrahim Al Ibrahim. Selon Interpol et le juge espagnol Baltasar Garzón qui a lancé l’enquête sur ce réseau, la fonction d’Amira Yoma était de se rendre à New York, accompagnée par un membre masculin de l’organisation (en une occasion au moins ce fut par le trafiquant de drogues et d’armes syrien Monzer Al Kassar, proche lui aussi de Carlos Menem) et de ramener des dollars en billets dans une mallette. Lors de son premier voyage, en août 1990, elle rapatria ainsi un million de US dollars en Argentine. Son salaire était de 50 000 dollars pour chaque voyage. En tant que chef des douanes de l’aéroport international d’Ezeiza à Buenos Aires, Ibrahim Al Ibrahim s’assurait que son ex-épouse passe les contrôles sans encombres.
Ibrahim Al Ibrahim, qui ne lisait pas l’espagnol et s’exprimait dans un sabir quasi incompréhensible de cette langue, a été en effet nommé codirecteur de la douane de l’aéroport d’Ezeiza, par un décret du 30 août l989 signé par le vice-président Eduardo Duhalde en l’absence de Carlos Menem5. Ibrahim Al Ibrahim pouvait ainsi agir en toute indépendance et n’avait de comptes à rendre qu’au président. Il disposait, en outre, d’un
passeport diplomatique. Pour le nommer, il avait fallu lui attribuer la nationalité argentine, alors que la loi stipule qu’un étranger doit résider au moins deux ans dans le pays pour y postuler. Monzer Al Kassar avait, lui aussi, bénéficié du même passe-droit avant qu’un juge n’annule sa naturalisation6. 
Le brigadier Rodolfo Echegoyen, fonctionnaire des douanes qui a enquêté sur le trafic de drogues à Ezeiza au moment où Ibrahim Al Ibrahim occupait son poste, s’est “ suicidé ” en 1991 dans des conditions extrêmement suspectes.
Deux autres frères Yoma se trouvaient en Argentine : Emir et Karim.  Ce dernier avait été proposé par le président Menem pour être le commissaire argentin, chargé de la préparation du pavillon du pays à l’Exposition universelle de Séville, en 1992. Contacté pour faire partie du réseau de drogues de Fuentes et Anello, il avait, semble-t-il, refusé, car il travaillait pour une autre organisation criminelle opérant à partir d’Espagne. Emir, l’aîné du clan, conseiller personnel du président, a dû présenter sa démission au bout dequelques mois après avoir été accusé d’extorsion auprès de l’entreprise américaine Swift. Il n’en a pas moins conservé un libre accès auprésident et une grande influence sur lui.Les preuves de l’implication des proches de Menem dans le trafic de drogues sont accablantes : rapports d’enquête de la DEA, du FBI et des services secrets espagnols ; confessions de deux repentis ayant appartenu au réseau, dont les témoignages recueillis respectivement à Madrid et Buenos Aires coïncident pourtant exactement ; enfin, un carnet appartenant à Puentes découvert dans une de ses villas à Punta del Este, en Uruguay, qui a été photocopié par un procureur avant qu’il ne soit “ égaré ”. Anello,
l’autre trafiquant américain, a déclaré avoir apporté 2 millions de US dollars à lacampagne électorale de Menem, qui lui avait été présenté. Les deux hommes avaient même été photographiés ensemble lors de la fête célébrant les 15 ans d’une des filles de Mario Caserta, le politicien péroniste.  Anello avait été ensuite plusieurs fois reçu par le président.
La stratégie de Menem a consisté d’abord à sacrifier les fusibles Al Ibrahim et Caserta. Ensuite, il a manipulé des juges qui lui devaient leurs carrièreset des hommes politiques, y compris de l’opposition, qui n’étaient pas non plus sans reproches. Menem a également été aidé dans sa stratégie d’étouffement du scandale par les pays occidentaux qui voyaient en lui un allié, seul capable de procéder aux privatisations massives bénéficiant aux investisseurs étrangers. C’est ainsi que la DEA n’ouvrira jamais ses dossiers aux rares juges argentins décidés à faire la lumière sur ces affaires et que le juge Garzón, après avoir subi des pressions en ce sens du gouvernement de Felipe Gonzalez et de guerre lasse, abandonnera les poursuites contre Amira après que cette dernière ait été absoute par la justice argentine.


…à la mafia Yabran
Un autre membre important du “ clan syrien ” est le mystérieux Alfredo Yabrán7, que le ministre de l’économie, Domingo Cavallo, qualifiera de “ mafieux dans les allées du pouvoir ”. Ses relations avec le gouvernement lui ont notamment permis de tirer un profit considérable des privatisations. En un temps record, Yabrán est devenu propriétaire ou
actionnaire majoritaire de très nombreuses sociétés : transports de fonds et clearing bancaire ; transport commercial ; émission et remise des permis de port d’armes ; impression et remise de passeports et de cartes d’identité d'entreprises de gardiennage formées d’ex-tortionnaires issus de l’École de mécanique de la marine ; taxis aériens ; courrier privatisé ; hôtels 5 étoiles. Un des exemples les plus troublants de ses activités est l’achat, fin 1996, par sa société Edcassa, spécialisée dans le contrôle du fret à l’aéroport, d’un scanner Ioscan, capable de détecter les moindres particules de stupéfiants dans les conteneurs. Une grande partie des sociétés de Yabrán pouvait être utilisée pour le trafic de drogues. Cependant, son implication dans ce type d’activité n’a jamais été prouvée. 
La première raison de sa chute est venue des pressions de l’ambassade américaine, les procédures frauduleuses d’appel d’offres concernant les privatisations n’ayant pas permis à des entreprises comme Federal Express de concurrencer de façon régulière celle de Yabrán. La fin de l’affairiste protégé du pouvoir a été accélérée par l’assassinat, attribué à Yabrán, du journaliste José Luis Cabeza, le 25 janvier 1997. Yabrán se suicidera en mai 1998.
Si l’accusation de narcotrafic portée contre Yabrán n’a pas été prouvée, son implication dans le blanchiment d’argent sale est, en revanche, avérée. Au mois d’octobre 1999, Franco Caviglia, un député proche de l’ex-ministre des finances Domingo Cavallo, a dénoncé devant la justice l’existence d’un réseau de blanchiment du groupe Yabrán. Plus de 200 millions de dollars auraient été déposés sur des comptes en Suisse, à New York et dans les Caraïbes. Le mécanisme mis au jour consistait à créer 7 Sur Yabrán, voir Bonasso, M. : Don Alfredo, Planeta, Buenos Aires, 1999.  des entreprises fictivesservant à dissimuler l’argent provenant de la contrebande d’armes et peut-être de drogues, des pots de vin relatifs aux privatisations, de l’évasion fiscale, etc. Les entreprises fictives investissaient ensuite dans des entreprises véritables dont les “ bénéfices ”, déposés sur des comptes étrangers, n’étaient pas non plus déclarés. Cesfonds servaient notamment à acheter des protections politiques et judiciaires.  Le 2 janvier 2001, le quotidien Pagina/12 a publié sous la signature de Miguel Bonaso, un long article affirmant que l’ex-président Carlos Menem figure dans les dossiers déclassifiés de la DEA (mais dont de nombreux passages sont rendus illisibles au marqueur), aux côtés d’Alfredo Yabran, comme suspect d’avoir blanchi de l’argent de la drogue. Selon le journal, les documents ont été remis par la DEA au juge Adolfo Baganasco à la suite d’une action en justice contre Menem intenté par le député Franco Caviglia. Tous ces éléments devraient amener le public argentin à réfléchir lorsque que l’on sait que Carlos Menem est un des principaux candidat aux prochaines élections présidentielles.

Eduardo Duhalde
Nous avons mentionné à plusieurs reprises Eduardo Duhalde au cours des développements précédants. Les fonctions qu’il occupe implique que nous nous arrêtions sur son cas. Ses biographes indiquent que la drogue a été toujours pour lui unepréoccupation essentielle8. Au point qu’en 1981, il a publié un livre Los politicos y la droga et qu’en 1983, en tant qu’intendant de la municipalité de Lomas de Zamora il a fait une priorité de son combat contre ce qu’il appelle le “ fléau mondial ”. Il a créé la Fondation “ Pueblo de la Paz ” pour venir en aide aux jeunes toxicomanes. Il a proposé de rétablir la peine de mort pour le trafic de drogues et d’impliquer l’armée dans la lutte contre les trafiquants. Il est intervenu dans différents forum internationaux consacrés à cette question.
Mais, les mêmes journalistes qui relèvent cet engagement, signalent un certain nombre de faits qui sont en contradiction avec cette croisade. En premier lieu il a fait, dès les années 1980, d’un tueur à gage et trafiquant de drogue, Alberto Bujía, un proche collaborateur qui deviendra son secrétaire particulier lorsqu’il sera vice-président de la République. Bujía se livrait en particulier à des trafics de cocaïne par voie terrestre entre la Bolivie et Buenos Aires tout en affirmant qu’il transportait des caisses de cigarettes et de parfum importés pour la famille Duhalde. Après la nomination de Ibrahim Al Ibrahim à la tête de la douane d’Ezeiza, c’est à l’aéroport que Bujía a désormais régulièrement pris livraison de mystérieux paquet qui n’étaient jamais contrôlés. Il est également établi que Duhalde a reçu a plusieurs reprises le mystérieux syrien. Les bonnes affaires se seraient poursuivies si la revue espagnole Cambio 16, en mai 1991, n’avait levé le liève du Yomagate. Duhalde interviendra personnellement auprès du juge Garzón pour tenter de se disculper. Une autre affaire dans laquelle est intervenu Duhalde concerne Alberto Lestelle chef du Programme de prévention de la toxicomanie et de lutte contre le narco-trafic, accusé en 1992 de trafic de drogues, de blanchiment d’argent et de création de police parallèle9. Lestelle échangeait avec les trafiquants boliviens des produits chimiques destinés à fabriquer de la cocaïne, contre de la poudre blanche.  Lorsque de la drogue était saisie par la police de la province de Buenos Aires qui travaillait sous son contrôle, les quantités déclarées étaient minorées et une partie des chargements revendus. Cependant Duhalde n’hésita
pas à venir au secours de son ami Lestelle en déclarant à la presse qu’il s’agissait d’une campagne orchestrée par les narco-trafiquants. 
Menem et Duhalde sont loin d’être les seuls hommes politiques à être impliqués dans des affaires de corruption et de trafic, mais leur rôle politique passé et, hélas, vraisemblablement future valait qu’on s’y arrête à titre d’exemples. Soulignons cependant qu’il n’y a pas de corrompu sans corrupteurs et que si ces hommes politiques ont pu agir en toute impunité, c’est que les gouvernements européens et les Etats-Unis ont fermé les
yeux, le gouvernement argentin appliquant par ailleurs les recettes des organismes financiers internationaux et privatisant à leur profit une grande partie de ses richesses.


Conclusion
En conclusion il convient de se demander quelle peut être l’impact de
la crise actuelle sur le trafic de drogues. Pour le faire je m’appuie sur une brève enquête publiée par l’Association de géopolitique des drogues1. La dévaluation du peso argentin par rapport au dollars a provoqué une hausse de tous les produits boliviens, en particulier de la cocaïne, bien que son prix soit resté fixé à environ 1 500 dollars le kilo. Le trafic et la consommation de cette drogue ont donc considérablement baissé en Argentine au cours de l’année 2002. La hausse des prix a également contribué au développement de produits de seconde qualité et beaucoup plus dangereux comme le crack et le bazuko appelé pasta en Argentine. En outre, pour allier la baisse de la consommation de cocaïne et conserver leurs marges, les dealers coupent les doses avec des produits souvent plus dangereux que la drogue elle-même.
Au niveau des trafics, la crise économique a provoqué une extension du système du troc pour s’approvisionner en drogue. Ce dernier s’appliquait déjà sur une large échelle dans la ville paraguayenne de Ciudad del Este, dans la région des Trois frontières, mais il tend à se généraliser. Ainsi, les trafiquants argentins qui se font livrer de la cocaïne, se présentent désormais à la frontière avec des voitures volées sur le territoire argentin plutôt qu’avec des dollars. En effet le vol de 4x4, de voitures de luxe et de motos de grosses cylindrées a augmenté fortement en Argentine pour le premier semestre de l’année 2002. De nouvelles organisations criminelles voient donc le jour avec des alliances entre voleurs, revendeurs de pièces détachées, trafiquants de voiture et de drogue et la collaboration de certains policiers.
Une autre phénomène qui s’accentue est l’utilisation de la drogue à des fins politiques. Déjà sous Menem et De la Rua, le pouvoir tendait à amplifier le péril de la drogue afin de justifier le discours sécuritaire et également dans le but de diaboliser les mouvements de protestation sociale. 
Utilisant le fait que la progression de la criminalité – enlèvement contre rançon, actes de tortures lors de cambriolage, etc – sont bien réels avec la crises, les tenants de cette approche, au lieu d’en analyser les causes économiques et sociales, feignent de croire que derrière les piqueteros se cachent les cartels des drogues, la guérilla colombienne ou les nouvelles formes de la grande délinquance internationale qui soutiendraient les mouvements sociaux. L’ennemi politique et social n’est plus l’idéologie mais la drogue. Ce phénomène n’est, hélas, pas particulier à l’Argentique.

 

1.  Pour une information plus complète sur la situation des drogues en Argentine, voir Alain Labrousse
[ed], Dictionnaire géopolitique des drogues, Bruxelles, De Boeck, 2002.2 “ La vogue du “ café blanc ” in La Dépêche Internationale des drogues n°43, mai 19953 Carlos Dutil ; Ricardo Ragendorfer La Bonaerense. La historia criminal de la policia de Buenos
Aires. Buenos Aires, Planeta, 1998.
4 Cette affaire a fait l’objet d’une enquête très minutieuse d’un journaliste argentin : Lejtman, R. :
Narcogate,.Editorial Sudamericana, Buenos Aires, 1993.5 Sur cette affaire voir Hernán López Echagüe El Otro, Eduardo Duhalde : una biografía política.Buenos Aires, Norma, 2002, pp. 143-149.
6 Sur les circonstances de l’attribution de ce passeport et les péripéties dont elles sont entourées, voir Juan Gasparini, op.cité. 8 Hernán López Echagüe, op. Cité.  9 “ Monsieur Drogue sur la sellette ”, La Dépêche Internationale des Drogues ”, n°15, janvier 1993. 
10 “ La question des drogues face à la crise ” in La Lettre Internationale des Drogues n°10, juillet 2002. 

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Drogues et corruption politique 1989-2002 > Alain Labrousse

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