Diana Quattrocchi Woisson. Merci beaucoup Estela. Maintenant, un autre commentaire à partir d’une autre discipline, je donne la parole à notre collègue Diana Kamienny, ex Présidente de l’Association franco argentine de psychiatrie et santé mentale.

Diana Kamienny : Je remercie Madame Quattrocchi de m’avoir invitée. Cette invitation me permet de renouer une ébauche de dialogue avec Madame Estela Carlotto qui m’a si généreusement reçue à Buenos Aires pour répondre à quelques questions que j’avais pendant les préparatifs du colloque sur le deuil que nous avons organisé l’année dernière, ici même, avec l’association franco-argentine de psychiatrie, dont j’étais à l’époque Présidente. Il y a beaucoup de collègues qui seraient beaucoup plus compétents que moi pour parler du thème des disparus , de leurs familles et en particulier du sujet des petits enfants. Je vis ici depuis longtemps, je n’ai donc pas été confrontée de façon massive à  ce genre de patients, mais nous avons travaillé ce thème, parce qu’il est malheureusement international, comme vient de le montrer le professeur Decaux.

Je reprends le sentiment de surprise que j’ai eu à la rencontre de Madame Carlotto. Après quelques préparatifs, et essayant de ne pas poser les questions qu’il ne fallait pas dans une rencontre de ce genre, j’ai compris tout de suite que du deuil, le thème du colloque que je préparais, elle en connaissant, mais qu’il ne s’agissait pas pour elle de « deuil » selon le terme que j’abordais à l’époque. Madame Carlotto me parlait à partir d’une autre dimension, et vous l’avez constaté il y a quelques instants. Mme Carlotto vient d’ailleurs de nous signaler très précisément à quelle place elle se situe dans la reconstruction d’une transmission cassée. Double deuil pour ces grands-mères, qui oblige l’imagination du sujet à un exercice périlleux…Avoir la mémoire de ce qui n’aura pas été. La négation de ce mode verbal qui est le futur antérieur, temps qui me parait le plus apte à donner une idée de la dimension temporelle, où on trouve souvent les patients qui ont traversé des traumatismes de ce genre et qui restent dans une attente paralysante. Mais la paralysie, ce n’est pas le cas des grands-mères, en tous cas, pas depuis quelques années. Elles ont largement montré que le deuil peut produire de la détermination. Qu’est ce que le discours de cette grand-mère transmettait ? De quoi était-il le produit ? En quoi faisait-il écho à la pratique clinique avec mes patients français, eux aussi victimes de traumatismes historiques ? Quelle place, donc, pour le souvenir ?

Comme psychanalystes et psychiatres, nous rencontrons depuis plusieurs années des hommes et des femmes qui sont malades de leur mémoire. La question ici que la psychanalyse partage avec l’Histoire est : « comment, de la mémoire, extraire un savoir ? » L’intervention de la conscience dans les processus de mémoire donne à celle-ci, contrairement au travail d’archive, un caractère particulier. La mémoire, arbitraire, est très sensible au sens que peuvent avoir les choses dans le sujet. S’il trouve quelque chose d’honteux ou d’hostile, douloureux ou inacceptable, pour son narcissisme ou son intégrité psychique, il s’arrangera pour oublier, refouler. La mémoire que la psychanalyse traite est compatible avec l’oubli, qui est en somme un type particulier de mémoire. Freud le montrait avec l’oubli des noms propres de manière magistrale dans Psychopathologie de la vie quotidienne. J’ai choisi cet exemple des noms propres exprès.

Le scandale psychanalytique a été de constater que la mémoire pouvait être trompeuse, qu’il y avait, en dehors de la mémoire déclarative, la constatation de la perception du passage du temps, un mystérieux travail de transmission, non pas dans le but de faire apparaître un objet absent, mais dans le but de rendre éternel un événement. Freud ne disait il pas que les hystériques souffraient de réminiscence ? Ne précisait il pas que le meurtre du père primitif est suivi d’une amnésie, et puis de ce qu’il appelait une « obéissance après coup » ? La seule politique de la psychanalyste est de rendre cette mémoire apte à transformer en savoirs et vérités le sujet, tout simplement, pour qu’il gagne un petit peu de liberté.

La mémoire est aussi une dimension politique. D’un coté, l’absence de trace sociale, collective, consensuelle d’une archive. De l’autre, du coté du sujet, des traces que les sujets portent seuls, parfois à leur insu. C’est probablement le cas de beaucoup d’enfants volés pendant la dictature, et qui ont évolué dans les familles qui leur ont caché leur identité, leur origine. Contrairement à la mémoire subie, il y a aussi une mémoire exercée, qui fait la recherche, et c’est ce que les mères et grands-mères de la place de mai montrent de façon exemplaire. Beaucoup de publications soulignent cette différence entre la mémoire psychique et la réalité historique. Je le fais à mon tour, mais pour dire que la réalité de la mémoire psychique est profondément marquée par la réalité historique, et que souvent les manquements de mémoire sont la trame de réalités psychiques malades. Les grands-mères de la place de mai, avec leurs recherches, leurs décisions, nous enseignent que les deux mémoires se rejoignent, qu’il n’y a pas de mémoire possible pour un sujet sans un véritable travail de mémoire historique, social, politique, génétique. Là où Adorno indique qu’il faut maintenir vive la mémoire de ceux qui ont souffert, il dit que ces morts ont une demande à notre égard. Cette demande s’adresse à nous, comme dit également Lévinas, qui suppose, qui souhaite, une responsabilité qui nous concerne tous, même si nous n’avons pas été là. C’est exactement ce que j’ai entendu des propos de Madame Carlotto. Se souvenir, cette mémoire, demandés par Adorno et Lévinas, est un problème moral, et non de psychologie collective. Il faut distinguer, d’ailleurs, le plan collectif du plan individuel.

La deuxième question qui a surgi de cette rencontre avec Madame Carlotto était relative à une petite fille que j’ai rencontré grâce à elle – une jeune femme, à l’époque, déjà- qui, très généreusement, m’a raconté son histoire, et m’a également donné beaucoup de documents. Le point suivant est donc le refus de savoir la vérité, ou histoire et psychanalyse. C’est ce que  cette fille m’avait laissé entrevoir. Là où dans le domaine public l’abondance de représentations peut avoir une fonction politique, dans le domaine individuel, elle peut au contraire empêcher l’élaboration symbolique d’une perte, mais aussi la promouvoir : c’est le cas paradoxal de la photographie. Un patient criait avec force : « je n’ai plus de mémoire! », délire que la psychiatrie française a classé dans les délires de négation. Cet homme énonçait un postulat faux. Son réservoir de mémoire n’était pas vide, le scanner le montrait, et les idées qu’il possédait, notamment concernant la science qu’il enseignait, lui étaient disponibles. Cette idée délirante lui est apparue devant le mémorial des déportés au musée de la mémoire juive, où le nom du père du patient a été gravé, avec d’autres, et que le patient est allé visiter avec son fils et son petit fils. Comment pouvait-il rendre compte d’une filiation devant son fils et son petit fils ? Comment, dans beaucoup de cas issus de la dictature, la généalogie est coupée : forclusion de fait. Cette filiation coupée a amené cet homme à se passer de la filiation symbolique, en se construisant une identité d’emprunt, qui néanmoins avait bien soutenu le parcours de sa vie. Le mode d’identité avait été suppléé par une carrière, une identification à la science, un partage groupal des problèmes que la société civile a pu traiter en Europe sous différentes formes de travail de mémoire et de deuil. Des équipes de psychothérapie sociale et de psychanalyse en Argentine signalent la construction groupale d’un appui, suppléant cette filiation détruite. Nous devons pourtant conclure que cette participation, qui peut servir et accomplir une fonction de soutien, de mémoire, de prothèse, de travail politique, ne suffit pas ni ne remplace un autre type de travail de mémoire qui amène le sujet à s’impliquer en tant que sujet, à pouvoir dire je, tout simplement, en toutes circonstances, par rapport à l’événement dont il s’agit. Etre le fils juif d’un père juif déporté, c’est ce qu’il ne peut pas dire, cet homme, et à la place il dit de façon délirante : « je n’ai plus de mémoire »

Le dernier point : justice, identité et psychanalyse. Par analogie, nous pouvons dire que le travail de la justice et celui de la société civile interagissent mais ne se superposent pas au travail de la vérité. Les deux sont indispensables et ne se font pas l’un sans l’autre. Comme Hamlet qui vit sous le régime d’un temps qui est hors de ses gonds, jusqu’au moment où il peut rendre justice et se venger du crime. On est alors à une autre époque, il n’y avait pas les tribunaux internationaux… Les grands-mères ou les mères ont vécu sous ce régime de temps décalé, hors de ses gonds. Mais c’est remédié par l’acte de la justice elle-même. Le décalage du temps, des choses, rentre alors dans l’ordre. Certains enfants sont retrouvés, réintégrés dans leurs familles, et ici je résume un temps de souffrance difficilement narrable, dans lequel il faut faire un effort pour imaginer ce que ces Antigones et ces Hamlet argentins ont réussi à obtenir et à remettre à l’endroit. On était dans une époque d’injustice. Par le travail commun des familles, des juges, ils ont pu rentrer dans un espace de justice. Beaucoup de travail est encore à faire, comme vous le savez. C’est intéressant d’ailleurs que dans son travail sur la mélancolie, Freud ait fait appel à des termes de droit. Il dit que le mélancolique se fait des auto reproches mais qu’en réalité, il faut distinguer ces auto reproches des reproches adressés à l’autre. Il utilise pour cela des termes du vieil allemand juridique. Cette distinction entre le reproche et l’auto reproche nous amène une fois de plus à la nécessité de distinguer le plan social du droit public et le plan subjectif, individuel. Il y a un usage faux des mots que je voulais vous rappeler, qui induit une sorte de « guerre civile des mots », terme que j’emprente à Barbara Cassin, qui est encore à l’œuvre dans l’inconscient de nos patients, et qui est encore à l’œuvre probablement dans l’inconscient de beaucoup d’enfants qui n’ont pu rentrer en contact avec leurs famille, ou qui l’ont fait et pourtant cette « guerre civile des mots » s’avère durable.

Pour conclure, l’expérience qui est unique en France avec des sujets qui ont traversé la guerre mais aussi avec la deuxième ou troisième génération et des patients d’Amérique latine permet de comparer et de mieux aborder le cas argentin. Combien d’enfants rêvent encore qu’ils ont eu d’autres parents, qui rêvent encore d’une maison, d’une chambre qu’ils n’ont jamais vue ? Ainsi, ce qui n’aura pas été, le futur antérieur, nié, peut, grâce au travail psychothérapeutique, d’un coté, et au travail de justice et des historiens de l’autre, advenir à l’existence.

(applaudissements)

 

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30e anniversaire du coup d'état du 29 mars 1976 > Diana Kamienny

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