Diana Quattrocchi : Maintenant, comme nous en avons l’habitude, nous allons donner la parole à la salle, après cette longue intervention de la tribune. Je vous demande d’avoir l’amabilité d’avoir des questions, des positions ou des oppositions les plus synthétiques et  les courtes possibles.

Première intervenante : Je suis éditorialiste au Journal des Familles de Disparus d’Algérie. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en Algérie, nous avons eu une décennie sanglante. Au cours de cette décennie, on compte aujourd’hui entre 30 000 et 50 000 disparitions forcées. J’aimerais savoir, Madame Estela Carlotto, en quoi votre lutte exemplaire peut être un exemple pour toutes ces femmes qui aujourd’hui, manifestent comme vous régulièrement à Alger, une fois par semaine pour réclamer les leurs ?

Une autre question de la salle (non enregistrée) interpelle Monsieur l’Ambassadeur sur son absence d’évocation du rôle des autorités françaises pendant la dictature militaire.)

Diana Quattrocchi : Estela Carlotto va répondre à la première question, et ensuite la parole sera donnée à l’ambassadeur…

Estela Carlotto : Chaque pays a ses particularités. A propos de la répression, de la persécution et des morts, il y a également des particularités. En Amérique Latine, chaque dictature a eu sa façon d’opérer et certains aspects communs. Je ne sais pas si en l’occurrence, l’expérience des grands-mères servirait pour collaborer dans le travail que vous faites, les familles de disparus d’Algérie. Je crois que le plus important, puisque ces histoires sont universelles, c’est de ne pas faire la sourde oreille, mais de se solidariser. Sachez que vous n’êtes pas seuls. De là où nous sommes, nous vous accompagnons. J’ai eu l’occasion  de vous rencontrer aux Nations Unies, avec Rosa, avec beaucoup de femmes qui protestent autour de ces crimes. Je me rappelais, quand vous m’avez interviewée cet après-midi, quand j’ai été à Rome pour la création du Tribunal Pénal International… nous l’avons appuyé, aujourd’hui il s’est consolidé… nous entendions parler de ces événements horribles et nous avons établi des chaînes sur le sujet. Moi, ce que je peux vous dire, ce que vous n’abandonniez pas la lutte. Nous, nous ne l’abandonnons pas. N’abandonnez pas des réclamations justes, et trouvez, dans la mesure où le pays le peut, c’est pour ça que je dis que la situation est différente dans chaque pays, des manières de vaincre cet ennemi interne qui consume la société, et que cette violence se termine. Le monde vous accompagne. Sentez-vous accompagnées.

Diana Quattrocchi : La parole est donc maintenant à l’Ambassadeur Daniel Parfait, pour répondre à la question de la salle.

Daniel Parfait : Votre question n’est pas vraiment une surprise pour moi, et vous avez raison de la poser. Il faut faire toute la clarté sur ce qui s’est passé. Je crois qu’il faut le faire avec courage et lucidité. C’est aux historiens à le faire. Nous sommes à trente ans maintenant de ce Coup d’Etat, c'est-à-dire que les archives sont ouvertes, et que les historiens vont pouvoir faire leur travail dans le cadre des lois qui régissent la consultation des archives. Bien entendu, ce travail doit être fait et il faut s’y atteler.

Diana Quattrocchi : Je voudrais ajouter quelque chose, parce que je crois que c’est important d’informer l’ensemble des personnes ici présentes sur la question que tu poses. Nous avons sollicité, à l’occasion de l’initiative française – qu’il faut saluer, car c’est la première – de créer une coordination pour les activités relatives aux trente ans du Coup d’Etat en Argentine, l’ouverture des archives de la période récente. La loi sur les archives prévoit un délai de trente ans, donc il n’est pas possible de toucher à quoi que ce soit des années 77, 78, puisqu’il faut trente ans. Il y a eu une résolution du Ministère des Affaires Etrangères français autorisant la consultation de tous les documents d’archives du Quai d’Orsay, (qui est d’ailleurs très bien organisé), des trente dernières années, avec la condition élémentaire de faire une note expliquant pourquoi l’on veut faire ces recherches, qui est la formalité utilisée dans toutes les archives du monde. Voila un premier point.

Ensuite, nous nous sommes également dit, à propos de ces trente années, que la réflexion ne peut pas être seulement celle des historiens, qu’il était important de faire un bilan de trente ans de relations franco-argentines avant que ne se termine l’année, en essayant de s’interroger sur tous les aspects de cette relation : économiques, politiques, sociaux et culturels. Et parmi les thèmes, que nous proposons avec l’Université de Toulouse, il n’y a pas seulement celui de l’attitude des autorités françaises durant la dictature, celui de la société française durant la dictature, mais également durant la guerre des Malouines, qui est, je crois, un point qui mérite  réflexion. Je crois que comme tous les projets, certains se concrétisent et d’autres non, mais il y a une volonté, que nous avons formulée aux autorités françaises et argentines, que nous n’en restions pas aux commémorations, mais que ces trente années servent pour réaliser un véritable débat et une vraie réflexion intellectuelle et scientifique sur les relations franco-argentines pendant ces trente ans.

Daniel Parfait : Je voudrais faire peut-être une remarque, parce qu’Estela parlait de « confrontations »…Je crois que le mot est tout à fait excessif. Je crois que nous avons une relation ancienne et solide, comme j’ai essayé de le retracer, et que comme avec tous les pays, il peut y avoir des problèmes qui surgissent et que nous nous efforçons, entre Buenos Aires et Paris, de traiter les affaires de telle manière, comme je l’ai dit tout à l’heure, qu’il n’y ait pas de contamination sur les relations bilatérales. Voilà l’approche que nous avons. Je crois que le mot confrontation est tout à fait excessif…au moins en français, je ne sais pas quelle connotation il a en espagnol ! En Français, ça n’est pas du tout le cas, nous sommes dans un dialogue extrêmement confiant et extrêmement chaleureux avec nos amis argentins, et nous cherchons au quotidien à régler les problèmes qui peuvent surgir comme dans toutes relations bilatérales.

Diana Quattrocchi : Ce pourrait être un thème de ce colloque, justement ! Comment sont traités les différends économiques aujourd’hui …Je redonne la parole à la salle…

Intervention de Jean Piel, non enregistrée, qui évoque l’influence pas toujours positive de la France en Argentine, notamment pendant la dictature militaire, et qui appelle de ses vœux, « sans auto flagellation » une réflexion objective sur le sujet.

Diana Quattrocchi : décidément, vous nous donnez beaucoup de thèmes pour ce futur colloque franco-argentin !

X : Pensez-vous qu’aujourd’hui la société argentine est suffisamment mature pour aller de l’avant et reprendre un peu le chemin de ceux qui ont lutté à cette époque ? Je dis cela en pensant au passé le plus récent, sous les gouvernements démocratiques, où les citoyens ont accepté des lois telles que celle « du point final » ou celle « de l’obéissance due ». Vous pensez que les choses vont dans le bon sens pour que la société argentine change, et qu’elle soit plus progressiste ?

Estela Carlotto : Je crois que la société argentine, je l’ai dit et je le répète, n’a pas de culture démocratique. Parce que nous n’avons pas eu l’opportunité d’avoir des gouvernements permanents ayant la possibilité de remplir leurs mandats, renouvelés par de nouvelles élections, avec la possibilité d’en changer s’ils ne nous conviennent pas… En ce qui concerne la réaction de la société argentine, je peux vous dire qu’elle a été le produit de la peur, de la terreur qu’avaient les gens qu’il leur arrive la même chose qu’au voisin. Ils préféraient ignorer, regarder ailleurs et dire que rien ne s’était passé, qu’ils étaient partis…c’étaient les slogans de l’époque ! Peut-être que d’autres personnes, dans d’autres parties du pays, l’ignoraient vraiment, parce que la presse n’arrivait pas jusque là…Il y a des gens qui vivent au sommet des montagnes, où l’information n’arrivait pas. Celle-ci était d’ailleurs complètement faussée. C’est d’ici, de France, que vinrent les premières vérités prononcées par un groupe de libérées de la ESMA. Elles ont fait les premières déclarations qui ont beaucoup marqué, parce que c’était la vérité absolue. C’est tout un apprentissage de la société. C’est pour ça que je dis que nous avons été quelque part des enseignantes, en communiquant sur la véritable histoire, pas la déformée. Il y a une véritable prise de conscience. Quand est arrivé ce problème économique que nous avons appelé le corralito, une certaine société est sortie dans la rue qui ne l’avait jamais fait auparavant, parce qu’on avait touché à son argent, argent qui était le produit d’un travail, d’une épargne et qui correspondait à tout un tas de projets respectables. Ces gens ne nous avaient jamais vraiment soutenus. Pourtant, j’ai entendu dire : « cela nous arrive parce que nous avons eu 30 000 disparus ». Donc, c’est une prise de conscience que l’histoire n’est pas un puzzle, mais que tout s’entremêle, et qu’elle a une conséquence pour tous. En ce moment, la prise en compte massive du passé fait partie de cette formation démocratique de l’Argentine. On prend conscience.

Il y a un secteur qui est de l’autre côté, c’est le secteur qui voit d’un mauvais œil le fait que l’on parle, que l’on fasse des recherches, que l’on condamne, parce que peut-être qu’ils vont être atteints par cela, pour leur participation, en tant que tortionnaire ou profiteur …

disons, l’oligarchie. Vous voyez d’ailleurs qu’en Argentine, il y a encore des violations des droits de l’homme, qui ne proviennent pas de l’Etat, mais de ceux qui demeurent dans la police ou dans les Forces Armées. Mais personne ne se tait désormais, personne. Le papa et la maman sortent, ou les voisins pour demander « vérité et justice ».

En parlant de pacification, voila un mot qu’il faut transformer en réalité, mais seulement avec la vérité et la justice. Il n’y a pas d’autre manière. Nous effaçons de notre vocabulaire le terme « réconciliation », parce que nous autres, nous ne sommes fâchées avec personne. Ce mot correspond donc à d’autres pays connaissant une guerre ouverte, pas nous. En Argentine, c’est « vérité et justice ». (applaudissements)

Diana Quattrocchi : Nous allons terminer…Je voudrais maintenant te transmettre un vœu, que nous partageons sans doute tous ce soir. Nous voudrions vous remercier, toi comme Rosa. Nous nous demandons toujours à quoi cela peut-il servir, de sortir à l’extérieur, ces voyages…Je crois que le meilleur que l’on peut te souhaiter, Estela Carlotto, c’est qu’à l’extérieur de l’Argentine, ou n’importe où que vous soyez, ton courage, ton combat, ta lutte, te permettent de retrouver à court terme ton petit-fils, le fils de ta fille Laura, et ce où qu’il se trouve.(applaudissements) Merci beaucoup à tous les intervenants d’aujourd’hui, et nous vous donnons rendez-vous pour la prochaine séance.

 

 

 

 

 

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