Diana Quattrocchi- Woisson : Je passe la parole à Estela Carlotto, présidente de l’association des Grands-Mères de la Place de mai !

Estela Carlotto : Merci beaucoup Diana, de m’avoir invitée et pour ces retrouvailles. Nous nous connaissons depuis longtemps, depuis que je viens à Paris. On discute, on se raconte comment on va, vous nous racontez ce que vous faites ici. Heureusement que nous avons pu conserver cette vieille amitié… Effectivement, cette invitation, m’a été faite, à Buenos Aires, longtemps à l’avance. Logiquement, quand on vous invite, vous venez, à moins que par malheur quelque chose ne vous en empêche… Celles qui ont été furieuses, ce sont les autres grands-mères, parce qu’elles ont dit : « Comment ? Vous partez toutes les deux, alors qu’il y a tant à faire ! »

 C’est vrai qu’il y a beaucoup à faire, chaque jour un peu plus, mais c’était très important pour nous d’être ici avec vous, pour partager les nouvelles, les avancées que nous sommes en train de vivre dans cette lutte en Argentine.

Moi, le terme  « observatoire » m’a toujours procuré un sentiment de rejet, je le dis honnêtement. Quand on disait qu’on allait créer un observatoire, c’était un peu comme dans le cas des fondations, cela semblait toujours fait pour justifier quelque chose de pas très visible, ou qu’on ne comprenait pas. Ensuite, j’ai considéré que je m’étais trompée, parce que je fais partie d’un observatoire, aux Etats-Unis, dans la New School University, qui nous a reçues et récompensées, Rosa et moi…Il y a là-bas un observatoire très intéressant, et dans lequel on travaille également très bien. Je suis donc venue très contente à votre observatoire, qui est déjà très connu en France et en Argentine

C’est un peu difficile de résumer ou d’essayer de parler de 29 années : c’est l’âge que nous allons bientôt avoir… en octobre, nous allons atteindre les 29 ans de lutte... Parce que la date de naissance que nous retenons est le 22 octobre 1977, alors que douze grands-mères cherchaient déjà leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Vous savez que certains ont été séquestrés durant la séquestration de leurs parents, quand les Forces Armées s’introduisaient par la force dans les domiciles, de nuit. Elles s’emparaient des enfants et les séparaient de leurs parents en mettant les uns dans un endroit et les autres dans un autre. Or, ces enfants n’allaient plus jamais revoir leurs parents. Dans la plupart des cas, ceux-ci étaient éliminés physiquement ; les enfants, non…

Les enfants restaient entre les mains du destin que ces gens voulaient leur donner. Parfois, ces enfants trouvaient un propriétaire, parce que certains voulaient un petit garçon, ou bien une petite fille. Parfois, on trouvait la petite jolie, ou bien la femme d’un tortionnaire avait une crise de nerfs et il fallait lui apporter quelque chose en cadeau, et ils lui amenaient un enfant, un de nos petits-enfants. D’autres ont eu un sort différent. Les premiers que nous avons rencontrés, en 1979, avaient été adoptés par des familles chiliennes. C’étaient un petit garçon et sa sœur, qui avaient disparu à Buenos Aires. Leurs parents ne sont jamais réapparus. Ils étaient Uruguayens. Nous les avons repérés grâce à un organisme des droits de l’homme brésilien, de la ville de Sao Paulo, Clamor, qui n’existe plus aujourd’hui, parce qu’ils ont considéré avoir terminé leur mission. A  Clamor, il y avait un archevêque, qui vit toujours, qui est âgé, Monseigneur Evaristo Arns. Beaucoup de ceux qui ensuite se sont exilés en Europe sont passés par son diocèse. L’archevêque et beaucoup de gens de Clamor aidaient ceux qui allaient s’exiler et qui faisaient un premier pas par le Brésil. (Monseigneur Arns va recevoir un prix très important en Argentine en reconnaissance de ce travail, et cela me paraît très mérité car il se retrouve dans un tout petit village perdu).Ces petits ont été retrouvés parce qu’une plainte est venue du Chili, vers le Brésil, et est passée par l’Argentine. Nous avons joint nos efforts, et nous avons trouvé là- bas ces deux petits, séquestrés à Buenos Aires. Mais qui leur a fait traverser la cordillère ? Quelle méchanceté, quel acte criminel n’est-ce pas ? Et je ne parle pas de ceux qui sont disparus à Buenos Aires et que l’on a retrouvés ou à Córdoba, ou à Santa Fé, ou au Mexique. C’est sinistre, ce qu’ils ont fait… Le vol des enfants qui allaient naître dans les camps de concentration. Plus de 600 centres clandestins de détention ont été créés à cette époque. Ceux qui ne savent pas de quoi il s’agit s’imaginent qu’un « camp de concentration » signifie un Auschwitz. Non, rien de tout ça, c’étaient des garnisons militaires dans lesquelles apparemment, la vie était normale, mais dans un coin obscur de ces garnisons, se trouvaient les disparus. Ils étaient torturés et assassinés. Nos petits-enfants y naissaient. Ces petits étaient systématiquement volés à leur maman par les assassins, pour les donner ou les emmener chez eux, parce qu’ils ne pouvaient pas eux-mêmes avoir d’enfants. Il y a des cas où l’on a su qu’il y avait des listes de ceux qui désiraient élever nos petits-enfants, parce que leurs femmes étaient stériles. Nous avons également su, par les survivantes de ces camps de concentration, qu’ils faisaient parfois le tour en regardant les femmes enceintes jetées au sol, enfermées, recouvertes par des capuches, et ils les leur retiraient de temps en temps pour savoir si l’enfant qu’elles allaient avoir serait brun ou blond, parce qu’il voulaient un brun ou un blond. C'est-à-dire qu’ils le choisissaient avant. Ces femmes sont vraiment des héroïnes, parce qu’elles sont restées fermes, solides jusqu’à l’accouchement. C’était le fil de la vie qu’elles portaient dans leurs ventres. Ils les ont laissées vivre jusqu’à la fin de leur grossesse, ont récupéré les enfants, et ensuite, pour elles, c’était la mort. Cette histoire est unique au monde. Nous n’avons pas connu, les grands-mères, jusqu’ici, d’autres pays où une telle chose se soit produite de cette manière : la séquestration de bébés pour raisons politiques et le fait de laisser vivre une jeune fille parce qu’enceinte. Parce que si elle était enceinte, elle avait le « privilège » de pouvoir vivre quelques mois de plus, jusqu’à ce qu’elle donne le jour. Les autres, non, elles étaient systématiquement violées, torturées, et tuées.C’est unique, c’est une aberration de l’Argentine. Nous avons été dans tous les pays d’Amérique Latine : des enfants y ont été tués, au cours d’affrontements, ou chez eux, avec le reste de leur famille. Certains ont été emmenés pour être adoptés, mais ils étaient alors laissés dans des maisons d’adoption, d’autres encore ont été intégrés aux Forces Armées, au Salvador, par exemple : ils avaient l’âge de pouvoir porter une arme, alors ils étaient utilisés contre les idées de leurs parents. Mais ce qui s’est passé en Argentine a été unique. Pour cette raison, notre tâche a été unique. Cette tâche, nous ne savions pas du tout l’accomplir, alors que nous devions souffrir, de la séquestration d’une fille enceinte. Sans savoir quel chemin prendre, mortes de peur… Parce que celles qui vivaient dans des  grandes villes, (et dans mon cas personnel, dans la ville de La Plata, qui est aussi une ville universitaire) où, à cette époque, les masses ouvrières, syndicales et étudiantes étaient l’opposition permanente. C’est là qu’avaient lieu les descentes dans les maisons, à n’importe quelle heure de la journée. Nous les apercevions, les fameuses Ford Falcon, sans la moindre identification, avec des hommes déguisés à l’intérieur, et à l’arrière la pointe de leurs armes. Ils s’arrêtaient n’importe où et à n’importe quelle heure du jour pour attraper violemment des jeunes, surtout des étudiants dans les cas que j’ai pu voir, qui marchaient avec leurs cahiers, leurs livres, vers l’université... Ou à l’école, parce qu’ils ont également pris des jeunes de 14 ou 15 ans, notamment la fois que l’on a appelé « la noche de los lápices », qui réclamaient à l’époque le ticket de transport au prix réduit pour les étudiants, mais surtout qui disaient aux humbles, aux résignés, qu’ils avaient des droits, qu’ils ne devaient pas se contenter de leur résignation, qu’il devait y avoir une justice sociale. C’étaient les mots permanents de ces victimes. Et bien sûr, quelle mère reste chez elle quand son enfant ne revient pas ? Quand il va danser et qu’il n’est pas de retour à l’heure qu’il avait dite, ou qu’il ne vient pas dormir ? Elle ne reste pas tranquille, elle commence à téléphoner, à appeler les amis, elle sort. Et nous, dans cette situation, nous sommes sorties. Seules, d’abord, par peur, parce que notre génération a été élevée avec beaucoup de défauts et beaucoup de qualités.Nos défauts, c’était de tolérer les coups d’état militaires permanents qu’il y avait en Argentine depuis 1930. Nous avons été élevés à l’école en chantant des chansons militaires, et je n’ai jamais vu ou vécu de contestations de la part des citoyens, disant aux militaires : « Messieurs, vous commettez un délit et vous devriez aller en prison ». En prison, c’étaient  les présidents élus et en exercice, qui y  allaient ! Ils ont répété cette histoire… En 1955, il y eu un massacre sur la Place de Mai, où moururent des centaines de personnes… Parce qu’ils bombardèrent la place en 1955 !… Je ne sais même pas si l’on connaît aujourd’hui la liste complète de ces personnes. Il y a eu, par exemple, un bus entier d’écoliers qui a été détruit, alors qu’ils allaient visiter le musée de la Casa de Gobierno. Dans les grandes villes, la lutte était perçue comme un spectacle. Dans certains secteurs de la société, on fêtait cette usurpation du pouvoir. Après cet épisode, beaucoup de dictateurs se sont succédés, mais le 24 mars 1976 est arrivé, et nous avons dû utiliser nos qualités… Le fait de ne pas sortir, de ne pas lutter pour la légalité constitutionnelle,  tels étaient nos défauts. Nos qualités, ce fut d’élever nos enfants avec liberté, autodétermination et courage. Ils nous ont démontré qu’ils en avaient à partir du moment où ils ont pris très jeunes un chemin politique d’opposition. D’abord, opposition au gouvernement d’Isabel Perón et de la « Triple A », qui annonçait ce qui viendrait. Ils ont affronté le système, ce système de quelques-uns très riches, et de beaucoup de pauvreté pour la plupart des autres, tout cela dans un pays énormément riche. Et ils nous ont enseigné leur philosophie... Nous autres, nous étions solidaires, conscientes, mais nous n’avions pas de formation démocratique. Cette acceptation était remise en cause par nos enfants, qui nous expliquaient pourquoi ils entraient dans la lutte, quand nous leur disions : « Non, n’y va pas, il va t’arriver quelque chose, pourquoi tu ne vas pas plutôt t’occuper de petits enfants dans les orphelinats ? » Et ils riaient, ils nous regardaient même avec peine : « Maman, tout ça ne sert à rien. Ce sont des remèdes inutiles. Il faut lutter pour que ces orphelinats n’existent plus, parce que ce sont les refuges des bébés des pauvres : les riches n’abandonnent pas, ce sont les pauvres qui ne peuvent pas faire face aux nécessités de leurs enfants et qui les abandonnent. » Tout ce qu’ils nous ont dit a été pour nous un apprentissage. Mais nous continuions à avoir très peur. Nous leur disions : « Allez-y. Nous autres, nous allons rester chez nous ». Ceux qui y ont été, je crois que c’est après avoir été convaincus que c’était la barbarie en Argentine. Et ceux qui ont dû partir, parce que les Forces Armées les expulsèrent, les mirent en prison ou en camps de concentration. Quant à nous, le fait de les écouter nous a servi de préparation à la lutte que nous avons ensuite engagée pour toujours.

Quand nous l’avons lancée, nous ne pensions pas que ce serait pour toujours, nous pensions que rapidement, nos enfants allaient revenir. A quel moment allaient ils taper à la porte avec le bébé et un petit mot : « c’est votre petit-enfant » ? Nous allions dans les orphelinats pour voir si on y trouverait nos petits, mais on ne nous laissait pas entrer. Quelle illusion ! Comment aurions nous pu reconnaître un bébé que nous n’avions jamais vu ? Nous ne savions même pas si c’était un garçon ou une fille, ni quel jour il était né, mais c’était l’endroit logique. Nous disions : « Allons là où sont les enfants !» C’est là que nous nous sommes rencontrées et regroupées. Nous avons fait cet acte naturel de nous dire qu’ensemble, nous serions fortes. Chaque grand-mère a son statut social et ses préférences politiques, religieuses, sociales, culturelles : nous sommes toutes différentes. Nous sommes toujours différentes, mais il y a quelque chose qui nous unit, justement, c’est la recherche des enfants et petits-enfants. Ce qui nous unit, en fait, c’est l’amour, parce que cette lutte est la lutte de l’amour. C’est une lutte sans rancœur et sans haine. Il n’y a chez aucune d’entre nous un esprit de vengeance, même lorsqu’on sait le nom de l’assassin, comme c’est mon cas.

 Depuis qu’existe la CONADEP, depuis le premier gouvernement constitutionnel, un détenu a évoqué beaucoup de choses, parmi lesquelles le cas de Laura Estela Carlotto et de son assassin. Je sais qui l’a tuée, mais je ne l’ai pas cherché, parce que je n’ai pas besoin de faire  justice moi-même, je préfère les tribunaux, solution normale d’une société civilisée, et non pas ce qu’ils avaient fait, eux…

Parce que parfois, nous avons reçu des propositions, parce qu’il y a des gens qui étaient très en colère, propositions disant : « On les tue ! », en parlant de ceux qui avaient tué leurs enfants, ou « on lui vole l’enfant qu’il détient pour l’amener chez nous ! » Mais nous n’avons jamais accepté cela, même si c’est dur d’attendre si longtemps. Parce que nous voulons rencontrer nos petits-enfants avec l’âme propre et le cœur entier, donnant l’exemple que la patience et les bons moyens donnent des résultats. C’est ce qu’ils doivent apprendre de nous. Et heureusement, nous sommes toujours ensemble, après 29 ans où nous avons ouvert beaucoup de voies.

 Nous avons dû tout inventer, il n’y avait rien d’écrit, aucun livre sur la manière d’élever des enfants de disparus. Les psychologues ne savaient pas comment s’en occuper. Les juges étaient désorientés, avec une conscience négative, ou avec une bonne conscience, mais sans savoir que faire. Il a fallu leur apprendre. Toutes ces voies empruntées se sont matérialisées dans des textes, qui circulent aujourd’hui, dans les universités, pour les étudiants, pour qu’ils sachent comment s’est résolu un problème aussi terrible que celui du vol systématique de bébés pour raisons politiques. Ces grands-mères, jeunes il y a trente ans, ont envoyé des lettres au Pape, aux dirigeants les plus importants du monde... Nous avons été dans beaucoup d’endroits : Paris, la France, bien sûr, nous avons vu des parlementaires, on nous a écoutées, aidées. Nous avions peur de tout, mais nous avions du courage du seul fait d’être mères. Et une mère ne s’arrête jamais de chercher un fils ou une fille. Aujourd’hui, nous avons une association, je dirais presque, bureaucratique ! Parce que tous ces thèmes sont traités par des spécialistes aujourd’hui, et que d’autres moyens sont apparus, comme l’informatique… Nous autres, nous ne savons même pas appuyer sur une touche ! Moi, quand je vois un ordinateur, j’ai peur de tout effacer…c’est la sensation que ça me donne ! En tant qu’institutrice, que j’ai été, j’ai le crayon et la feuille de papier : voila mes armes de travail ! Le reste, ce sont les jeunes qui le font. Nous avons beaucoup d’équipes de discussions, d’informatique, de psychologie, de recherche, de génétique, de jurisprudence, d’archives, et d’autres que je n’ai pas en tête. Et ce sont les jeunes, les experts, qui s’en chargent.

 Aujourd’hui, depuis quelques années,  les petits-enfants que nous retrouvons, que nous sortons de cet esclavage nous rejoignent. Ceux qui cherchent, qui font la démarche de venir vers nous parce qu’ils doutent : « Pourquoi je ne vous ressemble pas ? » « Pourquoi je mesure deux mètres alors que vous autres vous mesurez un mètre cinquante ? Pourquoi, moi, j’aime chanter, et vous autres, pas du tout ? » Et toutes ces photos qui n’existent pas, toutes ces maternités où ils prétendent avoir été qui n’ont jamais existées. Tout cela leur reste dans la tête, et vient un moment où la nécessité de chercher leur vérité est la plus forte. Ils savent que nous sommes là. Comment ? Depuis huit ans, nous avons inventé des choses pour qu’ils le sachent. Nous nous sommes adressées à eux. Nous avons fait un festival de rock sur la Place de Mai, où les grands-mères, nous dansions sur la scène. Et nous n’avions pas honte, parce que parmi les milliers qui assistaient au concert, il y avait quelques-uns de nos petits-enfants. A la fin du spectacle, une grand-mère s’est adressée aux jeunes : « Nous sommes ici, les grands-mères. Si quelqu’un a un doute, venez nous voir ! » Et l’affiche avec notre adresse et notre numéro de téléphone apparaissait.

C’est ainsi que nous avons fonctionné, grâce à la solidarité des artistes : théâtre pour l’identité, musique pour l’identité, danse pour l’identité, tango pour l’identité, exposition, vidéos. Nous sommes dans tout le pays, parce que nous avons créé un réseau national pour le droit à l’identité. Chaque province a un espace pour recevoir un jeune qui doute. Ainsi, ils n’ont pas besoin de venir à Buenos Aires. On les écoute, on les comprend, on les aide. Et le message est toujours fait dans la confidentialité et le respect que nous avons pour eux. C’est privé. Et s’il s’agit bien d’un de nos petits-enfants, il faut lui donner l’assurance que personne ne va changer sa vie, qu’il pourra continuer à vivre où il veut et avec qui il veut. L’important est qu’ils sachent quelle est leur identité : qui ils sont, qui étaient leurs parents, que leur famille les a toujours aimés et cherchés. Les derniers cas sont spectaculaires : des jeunes qui, dès qu’ils ont récupéré leur vérité, veulent tout de suite nous rejoindre et rechercher leurs frères et sœurs.

 C’est vrai, nous avons dû faire face à des gouvernements qui n’ont pas fait tout ce qu’il fallait, et qui ont même fait des choses qu’ils n’auraient pas dû faire. Ils ont réalisé de  bonnes choses, comme ce fut le cas du jugement des commandants, la CONADEP, pour recevoir des témoignages… Mais ensuite il y a eu les lois de « point final » et « d’obéissance due », qui nous ont soumis à plus de vingt ans d’impunité. Nous  croisions  les assassins dans la rue. Le cas du « Turco Julián » est emblématique, parce que c’est un sauvage qui a torturé et tué des disparus, et qui apparaissait après à la télévision en revendiquant sa lutte comme s’il était un héros.  Ainsi que Scilingo, qui a été jugé en Espagne, qui était allé à la télévision pour présenter un livre sur sa vie, comme s’il était un héros, pensant qu’à la sortie il serait applaudi; aujourd’hui, ce sont plutôt les gardiens de prison qui l’applaudissent : il est enfermé à perpétuité.

 En plus de l’impunité, nous avons dû faire face à l’inefficacité des gouvernements, qui nous demandaient d’oublier. Et cela par des voix officielles : « Mesdames, regardez vers l’avenir, tout cela est passé. Les jeunes en question doivent aller bien… » Nous autres, nous disions : « Offrez vos enfants si vous voulez, mais n’offrez pas les nôtres ! Nous les voulons, nous les cherchons, ce sont des otages, ce sont des butins de guerre ! »

           Nous vivons maintenant une nouvelle époque, avec le nouveau gouvernement. Il ne s’agit pas de faire du parti pris, ou de faire l’apologie de qui que ce soit,  il s’agit simplement d’une réalité qui est quotidienne et qui se lit dans les journaux, dans la rue... Nous le vivons, nous autres, les organismes. C’est un gouvernement qui, par sa volonté clairement exprimée, sans interférence, a fait en sorte que soient annulées les lois de « point final » et « d’obéissance due », et que la nouvelle Cour Suprême –en retirant les hauts fonctionnaires corrompus qui l’intégraient- les déclare inconstitutionnelles. Le Président a lui-même fait des déclarations publiques dans ce sens, a retiré du commandement des Forces Armées les complices, a demandé réparations pour les enfants, les victimes…Il y a un plan de logement pour les victimes de la dictature qui sont en situation de pauvreté extrême. Il a retiré les portraits des deux dictateurs de l’Ecole Militaire… Il les a fait retirer par le chef de l’Armée, lors d’une cérémonie officielle.

Par ailleurs, l’ESMA, qui était le centre clandestin de Buenos Aires, où l’on a torturé et tué    5 000 personnes, et où sont nés beaucoup de nos petits-enfants - le petit-fils de Rosa est né dans l’ESMA, les survivantes nous l’ont raconté -  est désormais un espace de la mémoire. Nous travaillons, les associations non gouvernementales, au sein d’une commission mixte que l’Etat a formée avec le gouvernement de la Ville de Buenos Aires et le gouvernement national,  pour que cet espace existe.

Madame Mitterrand l’a visité il y a peu, elle en est sortie très émue. Beaucoup de gens veulent voir, pour pouvoir témoigner de la manière dont les disparus étaient traités, dans des pièces cachées. C’est un acte du gouvernement très important. Il y a une décision politique pour changer, et je crois que ce n’est pas un hasard, car la majorité de ceux qui gouvernent aujourd’hui ont l’âge de nos enfants disparus. Ce ne sont plutôt les vieux qui ont peur, se sont ceux qui ont échappé à tout ça.  Aussi bien le Président que ceux qui le suivent, la majorité d’entre eux ont été victimes de la dictature. Ils essayent aujourd’hui, dans un autre contexte, un autre siècle, de faire quelque chose de leurs rêves d’antan, et au moins, de se remémorer et de revendiquer leurs compagnons. Le Président lui-même sillonne  tout le pays pour inaugurer une plaque, un monument à leur mémoire, en citant, souvent  ses anciens camarades de faculté inscrits sur la plaque. Tout cela, c’est contagieux, cela donne confiance. Car si lui, qui a tant de choses à faire… Un jour, il m’appelle au téléphone : « Estela Carlotto, c’est l’anniversaire de l’assassinat de Laura. Je suis avec vous, je vous accompagne et je vous comprends. » Je le dis tel que je l’ai vécu : ce n’est jamais arrivé avec un autre Président. Au contraire, ceux-là nous encourageaient à oublier.

 Donc,  de nouveaux vents soufflent en  Argentine, et nous devons bien en profiter. C’est pour cela que le travail des grands-mères est le travail de l’amour et de la grande fierté que l’on ressent pour nos enfants, que l’on appelle martyrs. Cette tâche, nous la transmettons aux jeunes, parce qu’ils sont très désorientés : le travail, il n’y en a pas; l’honnêteté, on ne sait pas si elle sert à quelque chose; étudier, pourquoi ? Nous leur disons que tout cela vaut la peine : « Etudiez, travaillez, respectez, parce que c’est la manière de triompher dans la vie. Tout le reste : la délinquance, la drogue, c’est la marginalisation. Luttez pour vos droits et votre dignité ! » Les jeunes nous écoutent. Ils nous comprennent et savent qu’on le fait pour leur bien. Parce que nous avons l’unique prétention de laisser quelque chose. Il nous reste peu de temps pour leur assurer une vie digne, pour qu’ils n’aient pas peur de penser différemment, pour qu’ils ne leur arrive rien, pour qu’ils puissent jouir de la liberté d’expression et qu’ils puissent faire, où qu’ils soient, l’expérience de la solidarité. Il faut leur apprendre à vivre en famille, à reconstruire la famille, si brisée aujourd’hui. Il faut que les jeunes ne meurent plus de faim, qu’ils ne mendient pas dans la rue, que l’on sorte du schéma où l’homme travaille et la femme reste attachée à sa maison. Il faut essayer de retrouver l’Argentine que j’ai connue quand j’étais petite, quand ma mère me disait : « S’il t’arrive quelque chose, va voir le policier. » Aujourd’hui, les jeunes, dans ces cas-là, s’enfuient plutôt dans l’autre sens, parce qu’ils ont peur. « Je vais être suspect » Et face au doute, ils se tirent! C’est en train de se terminer, ça, petit à petit. On y travaille…

 Il y a beaucoup d’autres choses que je devrais vous raconter sur le travail des grands-mères, mais nous manquons de temps. Nous sommes dans tout ce qui a trait à la violation des droits de l’homme aujourd’hui. Pas en tant que terrorisme d’Etat, mais comme conséquence de ce terrorisme d’Etat, de cette dette qui ne peut être payée, illicite, inhumaine, et qui continue de consumer le peuple. Nous allons continuer à appuyer la reconnaissance de ce qui doit l’être et pas de ce qui est illicite. Je pourrais vous raconter beaucoup d’autres choses, mais je voudrais, pour terminer, marquer ce 24 mars. Ici, à Paris, nous avons inauguré aujourd’hui une plaque dans le métro, pour la mémoire, pour que tous puissent la voir, d’où qu’ils viennent. Ils vont demander : « que veut dire Nunca más ? » Parce que c’est en espagnol. Les gens vérifieront, et ils verront qu’il y a une histoire, derrière ce Nunca más. En Argentine, s’il y a désormais des monuments commémoratifs partout, ce n’est pas un hasard, c’est le produit d’un peuple qui ne s’est pas laissé vaincre. Nous autres, les grands-mères, nous faisons partie de ce peuple, nous ne sommes pas des extraterrestres, ni des héroïnes. Nous faisons partie de ce peuple. La femme en Argentine, lutte, l’homme lutte, les jeunes luttent. Nous ne nous laissons pas vaincre, et nous avons tous appris, chaque jour, que la dictature nous a tous touché. C’est pourquoi le 24 mars, sur la Place de Mai, l’expression a été massive : familles, jeunes, enfants, vieux. Et cela a forcément un lien avec ce que je vous ai dit sur la Casa Rosada, où l’on nous a si souvent fermé portes et fenêtres. Aujourd’hui, il y a à l’intérieur des gens qui ont une dignité. Tout cela fait que les choses changent, et cette année a été différente. Et je crois que nous allons atteindre le triomphe total le jour où tous, nous nous donnerons la main… C’est ce que tu disais, Diana… Il faut travailler et lutter ensemble, avec nos différences, dans le respect de celles-ci, en sachant qu’être sans arrêt contre, perturber et mettre des bâtons dans les roues continuellement ne fait que retarder le retour à une véritable démocratie, à un pays digne. Il faut s’unir, il faut lutter de l’intérieur, de l’extérieur, d’où qu’on soit, pour que ce pays soit celui dont rêvèrent nos 30 000 disparus. Merci.

  • (longs applaudissements)

 

 

- haut de page -

30e anniversaire du coup d'état du 29 mars 1976 > Estela Carlotto

LA MAISON DE L'AMERIQUE LATINE

217, Boulevard Saint-Germain

75007 PARIS